Handelsblatt, 24 mars 2009

Article paru dans le journal Handelsblatt, sous le titre "Deutsch-französische Rivalität" (www.handelsblatt.com)

Les relations entre la France et l’Allemagne ne sont pas au beau fixe. Les divergences se focalisent sur la question cruciale de la coordination des politiques nationales. Les torts sont partagés, car si l’Allemagne freine des quatre fers, N. Sarkozy ne se prive pas non plus d’agir unilatéralement. Or l’Union européenne traverse une période de tous les dangers. Tabler sur une reprise économique dès 2010 n’est pas sérieux, ou si reprise il y a, elle ne serait pas durable. Soit nous nous unissons pour construire ensemble un nouveau modèle de croissance, soit notre horizon est la précarisation du travail et la paupérisation.

La crise bancaire est loin d’être finie. Faute d’une supervision macroéconomique commune, les dirigeants européens sont myopes : ils n’ont pas vu que l’endettement de nos banques est comparable à celui des américaines et que leur imbrication dans la globalisation financière est profonde. Aujourd’hui le groupe dirigé par Jacques de Larosière propose un pas en avant pour une supervision. Et la position commune franco-allemande contre les paradis fiscaux est positive. Mais ça ne résout pas pour autant le problème bancaire. Les plans de soutien sont étroitement nationaux, sans aucun souci de solidarité, comme les pays de l’Est de l’Europe ont pu le constater. Et ils n’affrontent pas l’enjeu crucial à moyen-long terme de la recapitalisation et restructuration des banques. Qui paiera les coûts de la dévalorisation des dettes, comment réussir les restructurations ? Si chaque nation répond séparément à ces questions, nous allons assister à un recul de l’intégration bancaire et financière en Europe. Il y a besoin d’une politique bancaire communautaire.

La récession est d’ores et déjà profonde. Les plans de relance économique nationaux reflètent la diversité des situations. Ainsi en France c’est bien à l’emploi et à l’investissement qu’il faut donner la priorité et non pas à la consommation, car nous avons un faible taux d’emploi et un handicap de compétitivité. Cela étant, ces plans sont insuffisants, il faudra faire plus dès 2009. Les Etats-Unis annoncent un déficit public qui, par rapport au PIB, va être de l’ordre de 10% pendant 2 ou 3 années successives. De façon générale la dette publique doit se substituer à la dette privée pour soutenir la demande globale. D’ailleurs un bon indicateur de stabilité financière d’un pays ne devrait pas être simplement dette publique/PIB, mais dette totale (publique + privée)/PIB. Cela étant je comprends la préoccupation allemande face à l’accumulation des dettes publiques. Nous devons veiller à leur effet multiplicateur d’activité, empêcher que les choix nationaux ne se fassent pas au détriment des voisins, et bannir toute dérive protectionniste. Mais il est surréaliste de voir la Commission et le Conseil prêcher la discipline du Pacte de stabilité alors qu’il va exploser. On pourrait mieux endiguer les excès et dérives nationaux si l’Union assumait sa part de la relance en fonction de l’intérêt européen. Pour cela l’Allemagne et la France devront accepter de la doter d’un outil budgétaire et d’une capacité d’emprunt.

La chute de la production industrielle est extrêmement grave, et là encore chacun réagit en ordre dispersé. L’Allemagne critique la France pour sa politique des champions nationaux, mais elle fait la même chose à sa façon comme l’a reconnu M. Steinbrück. Ceci souligne la carence de coordinations industrielles européennes. La France se rapproche de l’Italie dans le secteur de l’énergie, tandis que la divergence entre l’Allemagne et elle grandit. La séparation de Siemens et d’Areva au profit de l’alliance Siemens-Rosatom est un terrible échec. Français et allemands devraient au contraire lancer de nouvelles coopérations industrielles pour développer les infrastructures, l’énergie décarbonée et l’économie verte. Ceci profiterait à toute l’économie continentale. Ces défis prennent d’autant plus d’acuité que la cohésion interne de l’Union européenne est menacée. La gravité de la crise dans les pays d’Europe centrale et orientale hors de la zone euro et les tensions au sein de celle-ci forcent à envisager des mécanismes de solidarité. Mais l’Allemagne et la France renvoient encore la responsabilité principale au FMI, alors qu’il faut envisager la création d’un Fonds monétaire européen, ce qui implique une autorité politique supranationale. Autre enjeu évident, offrir à la Pologne et aux autres pays-membres qui souhaitent entrer dans la zone euro une voie rapide d’adhésion. Les critères en vigueur sont totalement obsolètes, ils ont contribué à la chute de plusieurs monnaies nationales alors même que les pays concernés étaient vertueux en matière de finances publiques.

Tout montre que les fondements de l’Union économique et monétaire ne sont ni assez solides, ni assez dynamiques. Nous devons engager le dialogue pour la consolider. Malheureusement l’Allemagne a peur de revenir sur le compromis de Maastricht, quant à la France elle n’a pas encore élaboré une vision de l’avenir. Dans l’immédiat le chômage grimpe à toute allure et le risque est que chaque pays défende sa « préférence nationale pour l’emploi » au détriment des autres. Il est donc urgent que la Communauté prenne en charge sa part de responsabilités : mutualiser des ressources pour promouvoir la formation et sécuriser l’emploi, anticiper et gérer les restructurations en coopération.

Ni le retour de l’Etat à la française, ni l’ordolibéralisme allemand qui inspire aujourd’hui l’édifice communautaire ne suffisent pour préparer l’avenir. Un New Deal européen est nécessaire. Dans l’intérêt de toute l’Europe, France et Allemagne doivent y travailler en dépassant leurs rivalités.

Philippe Herzog, Ancien député européen, Président de Confrontations Europe.

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