Un grand Européen, conscience de notre temps.
Vaclav Havel est mort le 18 décembre dernier. Trois jours durant, la foule grandissait, pour l’accompagner ensuite, en cortège silencieux, une dernière fois sur la route du Château de Prague. Pavel Fischer, ancien ambassadeur tchèque à Paris, a été son conseiller pendant huit ans. Il témoigne combien ce dissident entré en politique était un humaniste.
Quel héritage nous a-t-il légué ?
En sa qualité d’auteur de pièces de théâtre absurde, il faisait observer que si ses textes étaient en général plutôt réalistes, l’époque au cours de laquelle il écrivait était absurde. Après avoir été propulsé sur le devant de la scène, il n’a pas trahi ses origines d’homme de théâtre ; son intuition de la parole, du temps et du geste en a fait un acteur public sensible et avisé.
Sa chasse gardée, le dernier précarré littéraire, fut la rédaction des discours politiques. Ils gardent la fraîcheur de la pensée, des observations qui n’ont pas vieilli, ou des tournures qui font écho aux fameuses Lettres à Olga de 1983, rédigées en prison.
Pour lui, l’expérience de prisonnier l’a rendu sensible à une solidarité entre opprimés. Remis en liberté, il expérimentait combien l’exercice était parfois difficile. Car, derrière les barreaux, point de décisions à prendre. Conformité et obéissance aveugles suffisaient. Ce vertige de la liberté inespérée peut devenir insupportable et explique pourquoi certains préfèrent la récidive pour retourner en maison d’arrêt. Et Havel, en écrivant, parlait aussi de ses concitoyens à lui qui avaient tant de mal à jouir de toutes les libertés retrouvées.
S’il devait citer un nom d’homme politique français, cela aurait été François Mitterrand. Car lors de sa visite à Prague, le 9 décembre 1988, le président de la République l’invite à la table de l’Ambassade de France. Ce petit-déjeuner avec des dissidents ignorés de leur propre État, unique en son genre, est devenu mémorable. Car Havel, habitué à l’abus des gardes-à-vue à usage politique, s’attendait à être arrêté à tout moment, et n’avait donc pas oublié de prendre sa besace avec, à l’intérieur, sa brosse à dents. Ce jour-là, il n’en a pas eu besoin. Plus tard, compte tenu de son expérience, il n’a jamais perdu de vue que l’engagement en faveur des droits de l’homme doit rester essentiel dans l’exercice du pouvoir. Là où les autres chefs d’État préféraient garder une certaine pudeur, lui, au contraire, donnait des noms de prisonniers, désignait des régimes, critiquait ouvertement et apportait son soutien.
La question est loin d’être banale. De nombreuses représentations diplomatiques européennes hésitent encore aujourd’hui à décider s’il est approprié d’inviter à des manifestations
organisées par leurs Ambassades des dissidents. Pour ne pas déranger, ou bien pour entretenir un éventuel renforcement de liens de coopération économique, des diplomates
préfèrent ne pas chatouiller le pouvoir totalitaire en place. Dans ce cas, l’éclat des discours engagés au sujet des droits de l’homme perd bien vite de son intérêt. Pour Vaclav Havel,
persécuté et ignoré par son propre pays, il était fondamental d’avoir pu être reconnu par des représentants d’États de l’Europe démocratique.
Ainsi, ne nous surprenait-t-il pas quand il s’insurgeait face aux pratiques des États démocratiques, au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, qui consentaient à inviter, une fois de plus, des tyrans à table, au lieu de leur témoigner de leur fidélité à la cause de l’universalité des droits de l’Homme.
Pour Vaclav Havel, s’engager en faveur de ce qui a du sens était incompatible avec des compromis ou des excès de tactique. En l’absence de résultat, il ne faut surtout pas désespérer, car toute inspiration moralement bonne se valorisera un jour. D’ailleurs, elle s’inscrit dans « la mémoire de l’Être », expression dont il se servait pour désigner un au-delà. Par ces paroles, il s’opposait à l’esprit de conciliation d’un Alexander Dubcek en 1969. Ainsi, en 2010, il encourageait des dissidents chinois associés dans une initiative appelée Charte 08.
Ayant longtemps fréquenté des hommes politiques, il invite les parlementaires, lors de son dernier message en 2003, à ne pas se laisser impressionner par des sondages d’opinion publique, car ils n’ont pas été élus pour plaire en permanence. Au contraire, ils ont été mandatés afin d’oeuvrer en faveur des intérêts de long terme, de la liberté et de la démocratie. Inspiré par la pensée de T. G. Masaryk, premier président tchécoslovaque élu en 1918, Vaclav Havel remarque que la carrière politique ne peut pas constituer un but en soi. Au contraire, elle doit se subordonner au verdict de la vérité et de la conscience. Ainsi, une fois ancrée moralement, une fidélité peut se dessiner et, finalement, devenir politiquement même plus payante qu’un opportunisme primaire.
Réputé pour son affabilité et sa politesse, Vaclav Havel surprenait par la fermeté de certaines de ses prises de position. À ce propos, il remarquait qu’il ne fallait jamais céder devant le mal. D’ailleurs, à l’exemple de Munich, il notait que les accords de 1938 ont consenti à démembrer la Tchécoslovaquie, pays démocratique et libre, avec le seul but d’apaiser l’appétit de Hitler. Néanmoins, le but escompté n’a pas été atteint, bien au contraire : la voie à l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale était ouverte. Havel rappelait que des compromis dans les situations graves n’apportaient pas de solution espérée. Au contraire, ils faisaient le lit à un déluge de crimes plus néfastes.
Son texte Le Pouvoir des sans-pouvoir écrit en 1978 apportait un encouragement à ceux qui se considéraient sans voix. Une résistance non violente était conceptualisée. Et si nous lisons comment il résumait en 2005, la caractéristique d’un comportement citoyen, nous retrouvons les mêmes résonances. Un citoyen ne doit pas avoir peur, bien au contraire : convaincu de sa cause, il doit être prêt à défier une majorité. Prêt au sacrifice, il cultive le sens de l’honneur et de la dignité, mais sans orgueil, ni arrogance. Et, enfin, pour que l’image du citoyen soit complète, une approche de responsabilité et d’intérêt à ce qui se passe dans le monde est indispensable.
L’identité est une interrogation qui tracasse Vaclav Havel. La réponse, la trouve-t-il dans son dialogue avec Michael Jackson ?
En se promenant sur l’Île de Pâques, en rencontrant les aborigènes en Australie, ou bien en rendant visite aux habitants d’une réserve en Amazonie ? Ou encore, lorsqu’en guise d’ouverture de
ses visites officielles, il fréquente des bistrots du pays avant de se rendre dans les palais des chefs d’État ? Il avait besoin de sentir le peuple, comme il disait. Et si jamais la question de l’identité nationale venait envenimer un débat concernant l’intégration européenne, il se plaisait à rappeler que le concept même avait été vidé de son sens par ceux qui l’érigeaient en principe. Car leur usage de la langue, ou le peu de respect qu’ils manifestaient à l’égard du patrimoine trahissait un manque de culture, voir de sens d’identité flagrants. L’ultime trahison de notre identité, c’est nous qui la fabriquons, remarquait-il.
L’intégration du continent européen aurait dû se faire en deux temps, notait-il rétrospectivement, en 2008. L’OTAN d’abord, qui venait pour préparer le terrain pour l’élargissement de l’Union européenne, les deux processus allant de pair et se renforçant mutuellement. L’Europe, ce n’est pas que l’argent, et ce n’est pas que Bruxelles. C’est nous, et c’est à nous de la faire vivre, de contribuer à son essor et la faire vibrer de ses valeurs. Dans les moments de crises, les pays d’Europe doivent rester solidaires et ne pas se lasser de chercher ce qu’ils ont en partage. Le but ultime de l’Europe ne peut se limiter à des données statistiques illustrant la distribution de richesses par habitant, ni à un slogan tel que « rattraper et dépasser les USA », but qui trahit un certain manque d’imagination ou d’ambition. Pour Havel, la responsabilité de l’Europe consiste plutôt à chercher des alternatives à une quête de croissance sans bornes. Cette tâche représente aussi de ne pas oublier l’acte de naissance des deux idéologies meurtrières, le nazisme et le communisme, toutes deux engendrées sur le sol européen et exportées sur d’autres continents. Ainsi, nos pays doivent veiller à promouvoir la liberté plutôt que de chercher à obtenir des gains politiques ou économiques, qui ne sont d’ailleurs souvent que des chimères.
Soucieux du respect de l’environnement, il rappelait que l’expression même trahissait un anthropocentrisme dangereux, car l’homme n’a pas à « s’environner », mais doit rester partie de la nature. Et si un certain sens du souci des générations à venir ne suffit pas pour inspirer ce respect d’environnement, il faut susciter un sursaut de conscience, car le vrai changement doit se faire dans le domaine de la pensée, et non dans le domaine d’une régulation excessive.
Vaclav Havel, interrogé récemment sur des qualités requises pour l’exercice de président de la République, répondait du tac au tac : compétence, intégrité et une capacité certaine de ne pas se prendre trop au sérieux. Ceux qui ont visionné son premier et dernier film, intitulé Partir (pièce de théâtre en 2007, film en 2010), ont constaté qu’il avait réussi cet examen. Il savait s’observer avec beaucoup d’humour.
Milan Kundera, en apprenant sa disparition, aurait déclaré : « sa vie, c’est toute une oeuvre d’art ». Le prenant au mot, quelles ont été les dernières retouches de l’artiste, avant qu’il remette son tablier ?
Deux jours avant de s’éteindre, Vaclav Havel a signé encore une série de lettres de soutien, toutes adressées aux huit prisonniers politiques incarcérés en Biélorussie. Un beau témoignage de cette solidarité des opprimés, dont il parlait souvent. Mais un autre exemple suit : comme en réponse à son engagement de longue date en faveur d’Aung San Suu Kyi (il avait proposé sa candidature au Prix Nobel de la Paix), la dépêche annonçant que son parti politique Ligue Nationale de la Démocratie est officiellement autorisé à participer à la vie politique de Myanmar, tombe le jour de la cérémonie des obsèques de Vaclav Havel. Point d’orgue ? Peut-être. En tout cas, un beau clin d’oeil hommage à celui qui se donnait tant de peine pour faire vivre ce qu’il avait prêché sa vie durant.
Pavel Fischer
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Tribunes Parlementaires Juillet 2011 - voir l'article de Claude Fischer
Tribunes Parlementaires, Mars 2011 - voir l'article de Claude Fischer
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