CHRONIQUE "Investissement de long terme": Le long terme au jour le jour, n°59

De quoi peut accoucher La Montagne magique ?

Au début du chapitre VI de « La Montagne magique » Thomas Mann (ou plutôt son héros Hans) s’interroge. « Qu'est-ce que le temps? Un mystère ! Sans réalité propre, il est tout-puissant. Il est une condition du monde phénoménal, un mouvement mêlé et lié à l'existence des corps dans l'espace, et à leur mouvement. Mais n'y aurait-il point de temps s'il n'y avait pas de mouvement ? Point de mouvement s'il n'y avait pas de temps ? Interrogez toujours ! Le temps est-il fonction de l'espace ? Ou est-ce le contraire ? Ou sont-ils identiques l'un à l'autre ? Ne vous lassez pas de questionner ! Le temps est actif, il produit. Que produit-il ? Le changement. "À présent" n'est pas "autrefois", "ici" n'est pas "là-bas", car entre les deux il y a mouvement… » Davos inspira « La Montagne magique » à Thomas Mann. A-t-elle inspiré un nouvel espace-temps du monde aux éminents participants de son nouveau Forum qui se termine aujourd’hui ? Le « chapeau » de sa partie économique était ainsi rédigé : « L'économie mondiale navigue sur des eaux inexplorées dans le sillage de la crise financière mondiale. Ayant à l’esprit l’objectif de construire et de maintenir la croissance économique, le Forum est le fer de lance des efforts pour repenser l’infrastructure du développement, remodeler un capitalisme responsable et encourager la libre circulation des personnes et des biens. » [1]Espérons que la Montagne magique n’aura pas accouché d’une souris.

La Revue d’économie financière en faveur de « L’investissement à long terme »

Le dernier numéro de la Revue d’économie financière (N° 108) consacre ses 278 pages à ce sujet [2]. Efficace plaidoyer en faveur de l’ILT, il est structuré en 3 parties : présentation de l’ILT et de son utilité, financement des ILT et rôle des pouvoirs publics. Sans prétention d’en faire une recension, voici quelques extraits subjectivement picorés. « L’Europe et la France ne resteront dans le peloton de tête de l’économie mondiale que grâce à un effort soutenu de recherche, d’innovation, de progrès technique et de croissance, qui exige lui-même un effort historique d’investissement de long terme. » (E. Arkwright et Ph. Trainar, p. 12). « Le monde de demain sera fait de rareté de l’épargne et d’aversion aux risques, auxquelles il faut répondre par une fiscalité audacieuse et un partage des risques très novateur entre la collectivité et l’individu. » (J.H. Lorenzi et H. Navaux, p. 30). Décrivant « L’épargnant au bord de la crise » (pp. 69 à 88), L. Arrondel, V. Borgy et F. Savignac se demandent « comment orienter les comportements vers une épargne longue et non sécurisée ? » Ils observent que « si l’on veut que les individus préparent eux-mêmes leur avenir, l’État (providence) devra néanmoins continuer à les assurer un minimum contre les nouveaux risques macroéconomiques et ainsi les aider à sortir de la frilosité financière qu’on leur reproche… » Étudiant le triptyque « Investisseurs à long terme, régulation financière et croissance soutenable », M. Aglietta et S. Rigot (pp. 189 à 198) dénoncent les effets dissuasifs de la réglementation et soulignent que « la vraie « juste valeur » n’est pas celle de l’IASB », puisque celle-ci ignore les externalités provoquées par la dégradation du capital naturel. Ils se prononcent « pour un système financier plus favorable à l’ILT au service de politiques européennes de croissance soutenable » et concluent « Le rôle de la puissance publique est essentiel, tant dans la réforme du système des prix et dans l’augmentation des ressources du budget européen que dans l’établissement d’une intermédiation financière adaptée à la collaboration des acteurs publics et privés, à la stratégie centrale et aux projets décentralisés. »

Un rapport sur la compétitivité de l’Europe en amont du Forum de Davos

Le titre précis de ce rapport est « Reconstruire la compétitivité de l’Europe » [3], ce qui marque le chemin à parcourir. Il part d’un constat d’évidence, l’Europe « est actuellement confrontée à des défis économiques et sociaux critiques, et le manque de confiance qui en résulte est à l’origine de nombreux effets indésirables : insuffisance du financement et des investissements, stagnation ou déclin de la croissance, augmentation du chômage qui dans plusieurs pays a atteint des niveaux socialement insoutenables, instabilité financière conduisant à des crises de dette souveraine… ». Utilisant un modèle de compétitivité en 12 piliers, l’étude pointe les faiblesses européennes par rapport aux Etats-Unis pour 3 d’entre eux : la capacité d’innovation, « c’est-à-dire la capacité  à générer et utiliser les connaissances pour créer de nouveaux produits et de nouveaux processus conduisant à plus de valeur ajoutée », les systèmes d’éducation et de formation supérieurs « nécessaires pour développer les qualifications dans une économie de la connaissance » et l’efficacité du marché du travail « qui permet une bonne mobilisation des talents disponibles dans un pays. » En même temps, « l’Europe doit défendre son terrain contre de nouveaux pays qui ont émergé sur la scène mondiale et ont amélioré leur compétitivité, dépassant parfois certaines des économies européennes. » Mais le déclin de l’Europe dans un monde globalisé n’est pas inévitable à condition de reconstruire sa compétitivité. « Entre autres mesures, d’importants efforts pour stimuler l’innovation et l’esprit d’entreprise, mobiliser les talents et rendre les marchés plus efficients pour les consommateurs et les entreprises sont nécessaires. » Pour les auteurs, « le processus de réforme exige une revitalisation des valeurs et de la vision qui ont guidé l'intégration européenne, comme le partenariat et l'inclusion sociale. Stimuler la compétitivité est compatible avec le développement d’efficaces économies sociales de marché. »

 

L’économie numérique sous le microscope de la fiscalité

On comprend mieux, à la lecture du rapport de la « Mission d’expertise sur la fiscalité de l’économie numérique » [4], que la fiscalité ait été à la base de la construction des États. Il rappelle d’ailleurs que « Les révolutions industrielles ont toujours appelé des réformes fiscales de grande ampleur. » Or, la révolution de l’économie numérique a eu lieu. Et « elle obéit à des logiques radicalement différentes de celles des Trente glorieuses » : elle accélère le rythme de l’innovation, mobilise des investissements massifs, conduit fréquemment à l’acquisition de positions dominantes, est en perpétuelle et rapide mutation et découple systématiquement le lieu d’établissement du lieu de consommation. « Alors même que l’économie numérique investit l’intimité de milliards d’individus, sa valeur ajoutée nous échappe. » Un point commun à toutes les grandes entreprises de l’économie numérique : « l’intensité de l’exploitation des données issues du suivi régulier et systématique de l’activité de leurs utilisateurs. » Les données, notamment personnelles, sont la ressource essentielle de l’économie numérique et « la collecte des données révèle le phénomène du « travail gratuit »… L’économie numérique est donc une forme de dépassement de la théorie de la firme ». Au total, les utilisateurs d’une application « travaillent » sans contrepartie monétaire, « sur le territoire d’un État, à la formation de bénéfices déclarés dans un autre État » choisi sur la base de la meilleure optimisation fiscale. « Contrairement aux entreprises plus anciennes, pour lesquelles l'optimisation fiscale nécessite des restructurations, celles de l’économie numérique sont d’emblée organisées en vue de tirer le meilleur parti des différences de systèmes fiscaux entre les États ». Comme le numérique « dévore » tous les secteurs de l’économie, « il est urgent de réagir et d’interrompre une spirale mortifère pour les économies des États industrialisés. » La mission formule trois ensembles de propositions : 1) « Recouvrer le pouvoir d'imposer les bénéfices qui sont réalisés sur le territoire par les entreprises de l'économie numérique », ce qui suppose des négociations internationales ; 2) « Dans l’intervalle, créer une fiscalité liée à l’exploitation des données issues du suivi régulier et systématique de l’activité des utilisateurs sur le territoire. » ; 3) « Créer un environnement fiscal favorable à l’émergence d’entreprises nouvelles ».

 

Jean-Robert Léonhard, Confrontations Europe

 

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Le long terme au jour le jour n°59

 


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