CHRONIQUE "Le long terme au jour le jour", n°63

 

L’urgence c’est le long terme

L’urgence et le soin du long terme ne sont pas incompatibles. Certes Hippocrate, convaincu qu’on ne peut soigner qu’en traitant les causes, admet sagement qu’en cas de danger mortel il faut s’attaquer aux symptômes. Mais Edgar Morin a raison d’écrire « À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel » [1]. Noé agit dans l’urgence pour construire son « arche » en 7 jours, mais œuvre à long terme en sauvant toutes les espèces animales.  Plus près de nous, c’est dans l’urgence du combat que naît, le 15 mars 1944, le Programme du Conseil National de la Résistance. Nous ne sommes exposés ni au déluge (les 4 000 animaux et les hommes politiques qui participent au 50° Salon de l’Agriculture sont bien au sec, même si des brebis galeuses de la filière agro-alimentaire sont mouillées dans le scandale de la viande chevaline), ni à la guerre (du moins sur notre sol). Mais nous sommes soumis aux injonctions du présent qui, de la valeur de marché aux résultats trimestriels, nous colle le nez sur le court terme. Or, c’est par la préparation de l’avenir que nous pourrons améliorer le présent. Cela se sait, cela se dit de plus en plus…

 

Florilège de prises de position en faveur du long terme

Foin de modestie, Confrontations Europe a, depuis longtemps (c’est le cas de le dire), pris le parti du long terme. Pas étonnant que ce thème ait été sous-jacent à la conférence de mardi dernier au Parlement européen autour des propositions de Philippe Herzog pour « Rénover le marché intérieur et l’impératif industriel » [2], en présence de Michel Barnier. Celui-ci prononçait, 2 jours plus tard, une allocution au titre sans ambigüité : « L’investissement de long terme, clé du succès de l’économie européenne à court terme » [3] où, après avoir affirmé sa conviction que « nous avons besoin d’investir à long terme pour donner leur chance aux PME innovantes et construire des filières industrielles solides et compétitives », il encourageait chacun à participer à « une réflexion vive et imaginative » en réponse au prochain Livre vert sur l’investissement de long terme.  Le G20, lui aussi, monte au créneau. Présentant les résultats du G20 finances des 15 et 16 février, le ministre de l’économie et des finances a précisé : « Le G20 a également ouvert un nouveau chantier pour identifier les moyens d'encourager le financement de long terme de l'investissement, (par exemple en évaluant les impacts possibles, sur ce financement, de la réglementation bancaire ou comptable) et ainsi de favoriser la croissance » [4]. Mais laissons au moins provisoirement le dernier mot à un homme qui les manie particulièrement bien, l’écrivain-économiste-voyageur et académicien Erik Orsenna. Dans une interview aux Échos du 18 février, il note que « De nombreuses raretés sont en réalité le fait d’un manque d’investissement », par exemple l’eau dans certaines régions du monde. Mais pour lui, le problème le plus menaçant est le manque de temps : « Le temps est la première des matières premières. Si l’on en manque, on est pris en otage par le court terme. Or, le redressement productif ne pourra se faire que par un investissement sur le long terme. Nos industries ont besoin de ressources financières dans le temps pour pouvoir soutenir leurs projets. » [5]. Nous ne pourrons plus nous plaindre de prêcher dans le désert !

OCDE : Réformes économiques 2013. Objectif croissance

Dans cet exercice annuel depuis 2005, l’OCDE observe les réalisations de l’année précédente et formule des recommandations, en identifiant cinq priorités d’action par pays [6]. L’OCDE observe « la prise de conscience grandissante de la nécessité de mettre en œuvre des réformes structurelles pour regagner du terrain en termes de compétitivité et rétablir la viabilité des finances publiques » dans les pays membres, particulièrement ceux « de la zone euro bénéficiant de programmes d'assistance financière ou soumis directement aux pressions des marchés… ». Comparant les rapports 2011 et 2013, « le changement le plus notable réside dans une augmentation marquée de la part des priorités destinées à renforcer l'emploi… La réduction du chômage demeure une nécessité urgente, en particulier dans la zone euro. ». Les 5 priorités suggérées à la France sont les suivantes :
- Réformer la protection de l'emploi et renforcer les politiques actives du marché du travail
- Déplacer la charge fiscale afin qu'elle pèse moins sur le travail et continuer de réduire le coût minimum de la main-d'œuvre
- Améliorer l'équité et les résultats du système d'enseignement primaire et secondaire
- Réduire les obstacles réglementaires à la concurrence
- Améliorer la qualité et l'efficience de l'enseignement supérieur.

Pour l’institution, « L'amélioration des performances du système d'enseignement passe essentiellement par celle des résultats des jeunes défavorisés, qui permettrait à la fois de tirer le revenu total vers le haut et de faire reculer les inégalités. La réduction du dualisme du marché du travail bénéficierait principalement aux travailleurs peu qualifiés et aux jeunes, qui sont actuellement contraints d'assumer une part disproportionnée de l'ajustement nécessaire de la main-d'œuvre. La modification de la structure fiscale pourrait reposer en partie sur une augmentation des taxes environnementales, ce qui réduirait la pollution et les déchets. »

L’évaluation des politiques publiques en France

Le CAE vient de publier sa première note de l’année sur ce sujet [7]. Dans le rapport du Sénat sur l’avenir de la planification stratégique signalé dans la Chronique précédente N°62, on peut lire (page 34) cette déclaration de Michel Rocard : « L’absence de toute culture d’évaluation est une faiblesse nationale tragique liée à notre jacobinisme et à l’arrogance des hommes politiques, qui refusent d’être évalués. » Le CAE ne va pas jusque-là et prend pour acquise la volonté politique, puisque « La Modernisation de l’action publique annoncée le 18 décembre 2012 prévoit que « toutes les politiques publiques, sur l’ensemble du quinquennat, feront l’objet d’une évaluation » ». À l’issue d’une analyse serrée, la note conclut : « Si elle nécessite de combiner une expertise technique, une expertise administrative et une organisation rigoureuse garantissant indépendance et pluralisme, l’évaluation des politiques publiques n’en est pas moins à la portée d’un gouvernement désireux de faire le tri dans ses politiques. Il faut cependant souligner trois conditions sine qua non de réussite et de crédibilité de l’évaluation : l’accès aux données, le temps de l’expertise, la publication des résultats. Ces conditions ne doivent pas être considérées comme des contraintes, mais plutôt comme les ingrédients clés d’une évaluation crédible, sur laquelle le processus de décision pourra réellement s’appuyer en toute transparence. »

Mobilisation pour un nouveau territoire à découvrir : le cerveau

Selon le New York Times, le président Obama s’apprête à lancer le « Brain Activity Map project » [8]. Il s’agit de réaliser la cartographie complète du cerveau, en s’inspirant de ce qui a été fait pour la génétique avec le Projet de génome humain, qui a couté 3,8 Mds$. Dans son discours sur l’état de l’Union du 12 février, Obama avait déclaré que « Chaque dollar que nous avons investi pour cartographier le génome humain en a rapporté 140 à notre économie. » Avec un regard en direction de son opposition, il avait ajouté : « Ce n’est pas le moment d’arrêter ces investissements créateurs d’emplois dans la science et l’innovation. » On parle d’un coût de 3 Mds$ sur 10 ans. Pour 100 milliards de neurones est-ce si cher ?

Jean-Robert Léonhard, Confrontations Europe




[1] Edgar Morin, La Méthode 6, Éthique, éditions du Seuil, novembre 2004, page 51.

[4] www.gouvernement.fr/gouvernement/les-resultats-du-g20-finances-des-15-et-16-fevrier-2013

[5] http://business.lesechos.fr/directions-generales/international/erik-orsenna-redresser-l-economie-en-investissant-sur-le-long-terme-4920.php

[6] www.oecd-ilibrary.org/economics/economic-policy-reforms-2013_growth-2013-en

 

 

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Le long terme au jour le jour n°63

 


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