Repères Crise n°4

Repères Crise N°4, 28 mai 2012, par Alain Turc

 

Les faits marquants depuis le numéro le n°3 du 2 avril.

 

On estimait début avril que le pire avait été évité grâce au 2è plan d’aide à la Grèce du 20 mars [1] et à l’injection massive de liquidités par la Banque centrale européenne, mais aussi que des aléas défavorables pouvaient se manifester [2].

Aujourd’hui, à cause de la persistance des problèmes structurels et des tensions, la crise de la zone euro est de plus en plus perçue comme un problème pour l’économie mondiale.

De plus, alors que l’évolution récente de la situation politique en Grèce risque de remettre en cause le plan du 20 mars, les graves difficultés de Bankia en Espagne sont un facteur supplémentaire de déstabilisation du secteur bancaire et d’accroissement de la crise des dettes souveraines.

Pour résoudre les problèmes de fond et répondre rapidement à la montée des périls, il faut, comme le souligne Mario Draghi [3], que les gouvernements des pays membres de la zone euro définissent, de manière conjointe et irréversible, leur vision de ce que sera la construction politique et économique qui soutient la monnaie unique». Le temps est compté, le mois de juin 2012 est une échéance critique.

I. La persistance de la crise de la zone euro est perçue comme un problème pour l’économie mondiale.

Le sentiment largement partagé dans le monde est que la crise de la zone euro est entrée dans une nouvelle étape sensible et délicate, avec des répercussions mondiales. Dans son rapport semestriel sur l’économie mondiale (mars 2012), le FMI prévoit une croissance 2012 plus faible dans les pays développés [4] (notamment en Europe) que dans les pays émergents. Il estime surtout que "les deux risques les plus immédiats sont une nouvelle aggravation de la crise de la zone euro et une incertitude géopolitique accrue, qui pourrait provoquer une augmentation brutale du prix du pétrole", Dans le pire des cas, le premier pourrait coûter 2 points à la croissance mondiale, l'autre 1,25 point.

Malgré les efforts de stabilisation faits de puis 3 ans, la crise de la zone euro persiste. Elle n’est plus seulement un problème européen, et devient un risque pour l’économie mondiale dans son ensemble.

La Directrice générale du FMI a déclaré le 16 avril au journal « Le Monde » que " l'Europe, qui était l'épicentre de la crise, s'est renforcée dans le domaine monétaire, financier et en termes de gouvernance grâce à un arsenal impressionnant». Cependant « elle n'est pas tirée de l'ornière. Il faudra de nouvelles déterminations dans la zone euro pour appliquer la pluri annualité des budgets, les "règles d'or ", la navette budgétaire entre Bruxelles et les Parlements nationaux. Les investisseurs ne seront rassurés que par cet ancrage dans le temps. »

De son côté l’OCDE a estimé le 21 mai [5] que « après un répit en fin d'année dernière, la crise de la zone euro s'est faite plus sérieuse récemment et demeure la plus importante source de risque pour l'économie mondiale ». Dans la présentation du rapport le chef économiste de l'OCDE, Pier Carlo Padoan, note qu’en Europe « le frein à la croissance dû à la consolidation budgétaire pourrait être significatif, particulièrement dans certains pays».

Le commissaire européen en charge des Affaires économiques, Olli Rehn, en présentant le 3 mai ses prévisions économiques de printemps, a déclaré "une reprise est en vue, mais la situation économique reste fragile".

La zone euro devrait enregistrer un Produit intérieur brut en baisse de 0,3% en 2012 et en hausse de 1% en 2013 tandis que l'Union européenne devrait afficher une croissance de 1,3% l'an prochain, après une stagnation en 2012.

"Si nous n'engageons pas résolument de nouvelles actions, la croissance pourrait rester faible", a mis en garde M. Rehn.

 

II . Les risques de déstabilisation ont augmenté dans les dernières semaines

 

A. L’évolution de la situation politique en Grèce et ses conséquences financières possibles.

Le 2e plan de secours du 20 mars, qui a évité le défaut de paiement, comprend 130 Milliards d’euros de prêt publics (102 apportés par l’UE, et 28 par le FMI) et 107 milliards d’abandons de créances consentis par les créanciers privés. La contrepartie exigée de la Grèce est un ensemble de mesures (réduction des dépenses publiques, augmentation des impôts, privatisation, réformes du marché du travail) visant à revenir à l’équilibre budgétaire en 2014 et à ramener la dette publique à 120% du PIB en 2020. Ces mesures ont été votées par le Parlement grec en février et mars 2012 sur proposition des gouvernements d’union nationale [6].

Les élections législatives du 6 mai ont vu l’effondrement du PASOK (13 % seulement des votes contre 44 % en 2009) et le fort recul de Nea Demokratia (19 % des voix contre 33 % en 2009). L’hostilité aux mesures d’austérité explique le succès de la nouvelle formation de gauche SYRIZA (16,8 % des voix contre 4,4 %).

Après l’échec des tentatives de formation d’un gouvernement, de nouvelles élections législatives auront lieu le 17 juin. Selon les sondages, SYRIZA pourrait obtenir environ 25 % des suffrages, et peut-être même arriver en première devant Nea Demokratia.

Cette nouvelle donne politique conduira vraisemblablement à une demande de renégociation des mesures qui conditionnaient le Plan de secours de mars 2012. Dans la campagne électorale en cours, si les principaux partis se prononcent pour le maintien de la Grèce dans la zone euro, on relève que :

- le chef de Nea Demokratia, Antonis Samaras, met en garde contre la remise en cause du plan du 20 mars, ce qui serait une « véritable catastrophe, et entrainerait la sortie de la Grèce de la zone euro ». Mais il a également souhaité renégocier certaines mesures d’accompagnement du plan.

- Pour le PASOK Evangelos Venizelos, précédemment ministre des finances, et qui avait mené les négociations avec l’UE et le FMI pour le plan du 20 mars, s’est clairement prononcé pour le maintien de la Grèce dans la zone euro, tout en envisageant d’allonger à 2017 (au lieu de 2014 actuellement) la période d’ajustement budgétaire [7].

- Pour SYRIZA, Alexis Tsipras se prononce en principe pour le maintien de la Grèce dans la zone euro, mais avec des conditions qui conduiraient à une épreuve de force avec l’UE et le FMI : renégociation de la stratégie et des mesures d’ajustement ; remise en question de l’ensemble de la stratégie d’austérité de l’UE, fondée selon lui sur la dévaluation interne ; suspension des mesures « les plus insoutenables [8]».

Aux pressions pour la remise en cause du plan du 20 mars s’ajoute le risque que les élections du 17 juin soient encore plus marquées par une dispersion des voix, rendant compliquée la formation d’une majorité de gouvernement. L’incertitude actuelle perdurerait et déboucherait sur une paralysie du pouvoir, après 2 mois de gouvernement gérant les affaires courantes (avec lequel le FMI avait suspendu ses relations).

 

Or l’Etat grec risque d’être à court de liquidités dans la 2è quinzaine de juin. Dans un memo publié le 27 mai par le journal To Vima l’ancien Premier ministre, Lucas Papademos, écrit que, si les versements attendus du FESF et du FMI sont suspendus, « les fonds disponibles pour le gouvernement grec vont diminuer progressivement, passant de 3,8 milliards d'euros le 11 mai à environ 700 millions d'euros le 18 juin, et à partir du 20 juin, il manquera environ 1 milliard d'euros ». Il appelle à "créer les conditions de la stabilité et de la confiance" pour éviter « la véritable catastrophe » que serait un abandon de l’euro par la Grèce, avec un coût de 500 à 1000 milliards d’euros (cette dernière estimation étant aussi faite par l’Institut de la finance internationale [9]) qui déstabiliserait la Grèce et l’Europe toute entière.

Cette éventualité affecte d’ores et déjà la confiance des marchés financiers. Des dispositions préventives internes sont en cours au niveau des banques créancières et des Etats (par exemple, le gouvernement fédéral suisse ou le gouvernement du Royaume Uni).

B/ L’aggravation des difficultés en Espagne.

Dans le numéro précédent [10], on avait signalé les problèmes des finances publiques et des banques de ce pays. La Commission européenne déclarait alors que la zone euro ne pouvait prendre le risque d’une seconde crise juste après le 2e plan de secours à la Grèce.

Mi-avril, la Banque d’Espagne a annoncé un plan d’assainissement du secteur bancaire fragilisé par l’éclatement de la bulle immobilière, qui impose la constitution de 29 milliards d'euros de provisions additionnelles [11], et une recapitalisation à hauteur de 15,6 milliards (en plus des 9,2 milliards déjà collectés en 2011). La Banque d’Espagne a précisé alors que sur 135 établissements, « 90 entités ont couvert les exigences au 31 mars » et que les 45 autres le feront dans les temps.

En demandant à l’Etat, le 25 mai, une aide de 19,5 milliards (après les 4,5 milliards déjà obtenus le 9 mai par conversion de prêts en participations publique), Bankia a révélé la gravité de sa situation. Or c’est révèle la 4e banque espagnole, qui détient 10 % des actifs du secteur bancaire espagnol et doit être considérée comme un établissement systémique.

Or le Fonds public d’aide au secteur bancaire (FROB) ne dispose que de 4,4 milliards d’euros, compte tenu du milliard déjà engagé pour Banco de Valencia, récemment nationalisé. L’Espagne pourrait donc se trouver dans une situation « à l’Irlandaise », avec un besoin de renflouement du secteur bancaire entrainant une forte dégradation du déficit public et de la dette publique par rapport aux engagements pris envers Bruxelles. En effet, après Bankia, il est possible que l’Etat soit encore appelé à intervenir à hauteur de 30 milliards d’euros pour Catalunya Caixa, NovaCaixa Galicia et Banco de Valencia.

A la date du 29 mai, l’orientation du Gouvernement espagnol est de couvrir le besoin de Bankia sans faire appel aux marchés ni accroître le déficit public. L’idée est d’injecter directement de la dette publique dans Bankia, les titres correspondants étant utilisés comme garantie pour ses opérations, ou pour des demandes de liquidité auprès d’autres établissement ( en premier lieu la BCE). Cette démarche non conventionnelle dépend de la confiance que les prêteurs sollicités accordent aux garanties. Si elle n’a pas d’impact sur le déficit public, elle en a un sur la dette publique.

Nombre d’experts estiment que, malgré ce dispositif, l’Espagne sera en fin de compte amenée à recourir au Mécanisme européen de stabilité financière pour les banques en difficultés comme l’Etat central. De plus, celui-ci est confronté aux demandes des Autonomies régionales en difficulté. Artur Mas, président de la Catalogne, a annoncé vendredi que cette Autonomie, la plus riche d’Espagne et qui fait 20 % de l’activité du pays, avait besoin de l’aide de Madrid pour assurer ses paiements courants et pour refinancer 13 milliards de dette en 2012. Plusieurs autres Autonomies sont aussi en difficulté [12].

Les problèmes espagnols reposent aussi, au niveau européen, les questions d’une plus grande intégration dans le contrôle bancaire et dans la résolution des défaillances bancaires, et ainsi que celles du système commun de garantie des dépôts.

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Malgré les attentes exprimées début avril par la Commission européenne, la probabilité augmente que la zone euro soit confrontée à une deuxième crise en Espagne après la première, toujours en cours, en Grèce.

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III. Juin 2012 : une échéance critique et des enjeux majeurs pour la gouvernance européenne.

L’Union européenne doit relever trois défis stratégiques :

- retrouver une croissance durable fondée sur la cohésion, la compétitivité et l’emploi,

- surmonter la crise de la zone euro, dont l’éclatement pourrait tôt ou tard entrainer celui de l’Union.

- se doter d’une véritable gouvernance européenne, permettant d’anticiper les problèmes pour les résoudre en temps utile.

Dans son discours à l’issue du sommet européen informel du 23 mai, le Président Van Rompuy a insisté sur :

- la mobilisation des politiques de l’UE pour soutenir la croissance,

- le financement de l’économie : investissement et accès au crédit,

- la création d’emplois,

- le maintien de la Grèce dans la zone euro.

En arrière plan, les débats en cours sur les questions sensibles comme croissance et assainissement budgétaire, solidarité et stabilisation financière, mutualisation de certaines dettes, mécanismes de réponse plus rapide à la crise, etc.

Ces questions seront à nouveau examinées prochain au Conseil européen des 28 et 29 juin, mais l’urgence des problèmes nécessite une transformation de la stratégie et de la gouvernance européennes.

Dans son discours du 24 mai à l’université La Sapienza de Rome, Mario Draghi est l’un de ceux qui ont exprimé le plus clairement ce besoin :

« Les mesures non conventionnelles de politique monétaire déployées par la BCE nous ont permis de gagner du temps, et d'éviter un effondrement du système bancaire qui aurait eu des conséquences plus graves encore sur les niveaux de production et sur le chômage…

Mais nous sommes arrivés au point où le processus d'intégration européenne a besoin d'un saut courageux d'imagination politique pour survivre. Nous vivons un moment crucial dans l'histoire de l'Union. Il faut que les gouvernements des pays membres de la zone euro définissent de manière conjointe et irréversible leur vision de ce que sera la construction politique et économique qui soutient la monnaie unique ».

Mario Draghi reprend avec plus de force encore deux demandes déjà exprimées en 2011 par Jean-Claude Trichet : pas d’union monétaire durable sans union budgétaire ; la BCE, par ses actions non conventionnelles, ne peut pallier seule les retards des Etats dans le domaine budgétaire.

Toute la question est de savoir si les Etats pourront se mettre d’accord, dans les délais requis par l’aggravation de la crise de la zone euro. Le mois de juin 2012 sera une échéance cruciale.

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28 Mai 2012 Repères de la crise n°4


[1] Voir Repères n° 3, page 2.

[2] Ibidem, pages 4 à 7.

[3] Mario Draghi, président de la BCE, discours du 25 mai à l’Université La Sapienza de Rome, après le sommet européen informel  du 24 mai.

[4] Le FMI a relevé sa prévision de croissance pour 2012, à 3,5% contre 3,3% en janvier. Cela resterait moins qu'en 2011 (3,9%).

Il se montre un peu plus optimiste qu'en janvier pour les Etats-Unis (2,1% de croissance cette année), la zone euro (-0,3%), y compris l'Allemagne (0,6%) et la France (0,5%), et le Japon (2,0%).

En 2012, "la reprise restera anémique dans les grandes économies avancées", a-t-il constaté. Elle n'atteindrait que 1,4%, contre 5,7% dans les économies émergentes et en développement comme la Chine (8,2%), l'Inde (6,9%) ou le Brésil (3,0%).

[5] Rapport semestriel sur les prévisions de croissance mondiale : 3,4% cette année et de 4,2% en 2013, contre +3,4% et 4,3% respectivement dans ses projections de novembre dernier. Les opérateurs de marché s'inquiètent d'une éventuelle sortie de la Grèce de la zone euro, de nature à déstabiliser l'Union européenne et son système bancaire. La solidité des banques espagnoles, qui vont devoir se recapitaliser dans les semaines à venir, est également au centre des préoccupations.

[6] La coalition d’union nationale reposait principalement sur les partis traditionnels, Pasok et Nea Demokratia. La Troïka avait obtenu des dirigeants des partis formant la coalition l’engagement formel d’appliquer les mesures demandées à la Grèce en contrepartie des prêts et des abandons de créances privées.

[7] On remarquera que Mario Monti, le 24 mai, a estimé que l'Europe «s'est trompée en réclamant un ajustement trop rapide» à Athènes.

[8]  Interview d’Alexis Tsipras, dirigeant de SYRIZA à Libération : «un gouvernement de gauche arrêtera immédiatement les mesures les plus insoutenables : baisses des salaires et des pensions de retraite. Nous ne voulons pas nous couper de l’Europe, et nous avons besoin de son aide. Mais, si on nous menace de couper les fonds, alors nous serons contraints d’arrêter les remboursements en cours. . Pour redresser le pays, d’autres sacrifices seront nécessaires. Mais il y a aussi de l’argent qui continue à sortir du pays, il faudra donc faire très vite un état des lieux des richesses et du patrimoine, et freiner l’évasion fiscale. Les plus pauvres ne doivent pas être les seuls à payer la note.»

[9] L’Institut de la finance internationale a mené les négociations sur la réduction des créances privées.

[10] Repères Crise n° 3 du 2 avril, pages 6-7.

[11] par la mise en réserve des profits des banques ainsi que par des levées de fonds

[12] la dette de l’Etat central espagnol s’élèvait fin 2011 à 734,7 milliards d’euros (68,5 % du PIB, contre 61,2% en 2011, la dette totale des communautés autonomes dépassait 140 milliards d’euros (13,1 % du PIB espagnol), certaines autonomies étant particulièrement endettées : Catalogne (41,7 milliards d'euros), Valence (20,7 milliards d'euros), Madrid (15,4 milliards d'euros) et l'Andalousie (14,3 milliards d'euros).

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