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Pourquoi
une identité européenne, et comment ?
Entretien
avec Philippe Herzog (1964), président de Confrontations
Europe, qui vient de
publier « Le bonheur du voyage – Ethique, action, projets
pour relancer l'Europe » aux éditions Le Manuscrit – www.manuscrit.com
-.
Frédéric Gilli – Philippe
Herzog, vous venez de publier « Le bonheur du voyage »,
où vous analysez les conditions contemporaines de la construction
européenne. Plus qu’un programme de relance, votre livre apparaît
comme un cri du cœur à l’heure où la construction européenne
donne l’impression de patiner.
Philippe
Herzog – C’est un cri bien sûr, pour dire :
attention l’Union européenne est fragile, il faut en prendre
soin. La laisser se déliter, ou pire en faire un bouc émissaire,
cela peut nous conduire à des drames que l’on ne mesure pas.
Au-delà du cri, c’est donc un appel à l’éthique de
responsabilité et à la raison. L’éthique : nous sommes –
en France et ailleurs –, en difficulté face à l’altérité. La
tolérance, la compassion, soit. Mais dès que nous craignons la
mise en cause de nos acquis sociaux, dès que l’on nous demande de
quitter le conformisme de la culture nationale, alors problème !
J’appelle à un examen de conscience, à un effort de connaissance
des autres, à un changement pour partager. La raison : on
sous-estime cruellement le chemin parcouru depuis 1945. La Communauté
européenne n’a pas seulement fondé une paix durable, mais aussi
permis une ère de prospérité. On sous-estime aussi l’effort de
relance de l’ouvrage entrepris il y a vingt ans. Pour bâtir une
Union politique dans le contexte de la mondialisation, le marché
unique et l’euro sont un socle nécessaire. Bien sûr il faut des
politiques de coopération et de solidarité, mais si cela s’avère
si difficile, c’est précisément en raison des égoïsmes
nationaux. Quant à dire
que l’Union est échouée sur le sable après le reflux, non. L’élargissement
en cours est un immense chantier de progrès à l’Est, et sur bien
des sujets le travail continue. Certes au ralenti, mais l’œuvre
est de longue haleine.
Une
question à ne pas escamoter
Frédéric Gilli – Turquie,
Traité Constitutionnel, la question de l’identité européenne,
au cœur des débats, a pourtant été escamotée. Les questions ont
été débattues en référence à des contours historiques plus que
par rapport à des projets communs – qui sont pourtant le socle et
la définition de ce que sera l’identité européenne de demain :
« l’Europe est un voyage ». L’Europe apparaît comme
une nouvelle utopie : y a-t-il des valeurs européennes et
comment faire éclore une culture européenne ?
Philippe
Herzog – D’abord comprenons pourquoi aujourd’hui la
question du projet culturel est fondamentale. Ulrich Beck
l’explique fort bien, en anthropologue. L’optique nationaliste a
prévalu dans l’identité sociale. La nouveauté est le désenchantement
qui la frappe, quand la mondialisation englobe toutes les sphères
de la vie.
Tout en respectant la nation il faut en dépasser
l’horizon. C’est le sens de mon combat pour une nouvelle identité
européenne. L’Europe peut et doit donner un exemple et une
contribution pour former une société mondiale pacifique.
L’identité européenne a toujours été une utopie, écrit Z.
Bauman. Il n’est pas question de repli sur une « essence »
du passé.
Après Auschwitz nous avons commencé
d’apprendre que l’ethnicisation est impossible et qu’il
devient impératif de comprendre l’altérité. L’Europe actuelle
n’est plus qu’une province du monde, et à la différence des
Etats-Unis il n’est plus question d’européaniser le monde. Mais
sauf à sombrer
la France
et l’Europe ont un devoir de mémoire et d’éthique. Sans mémoire,
nous sombrons dans le déni de réalité. Sans éthique, c’est le
retour à la violence.
Par exemple il faudra réexaminer sereinement
l’héritage judéo-chrétien. Je suis athée mais il m’intéresse
: lisez René Girard et vous verrez comment les Evangiles sont une réflexion
anthropologique essentielle sur la violence et sur les conditions
d’une vie commune. Certes, notre société quitte ce bateau, mais
comme le montre bien Edgar Morin, l’héritage positif des Lumières
n’a pas réussi à résoudre ces mêmes questions. Nous souffrons
d’un grand manque d’éthique et nous pataugeons dans la déconstruction
et le post-modernisme. Alors travaillons à dépasser cela.
Je me réfère à Hans Jonas qui rappelle
qu’une éthique pour l’action repose sur des valeurs et des désirs,
et doit prendre appui sur des institutions. L’Europe est une
valeur au passé ; au futur elle doit s’identifier à la
construction de la paix mondiale, au développement partagé et à
l’échange interculturel. Les désirs d’Europe sont là. Le système
institutionnel inventé après-guerre a été très fructueux, mais
pour demain on doit l’enrichir, passer à une démocratie
plurinationale fondée sur la participation.
Entre
le monde et la nation
Frédéric Gilli – Contre
Gordon Brown, pour lequel il n’y aurait rien entre le monde et la
nation, vous réaffirmez la place déterminante de l’échelon
continental. Certains blocs sont d’ailleurs constitués (Etats-Unis,
Chine, Inde), d’autre sont en gestation. Entre le global, le
continental, le national et le local quel rôle l’Europe
joue-t-elle dans l’avènement de cette nouvelle géographie
mondiale ?
Philippe
Herzog – Nos amis anglais aiment le grand large : ils
sont plus ouverts que nous. Mais Gordon Brown n’a pas assez creusé
les défis de la mondialisation : il joue seulement la compétition,
il minimise les besoins et les difficultés de coopération et de
solidarité. Voyons les aspects économiques et politiques.
La mondialisation n’est pas simplement une
globalisation financière et un grand vent d’échanges : la
chaîne de création et de production est désormais d’emblée
plurinationale dans de très nombreux secteurs d’activité. La
grande nouveauté est donc que le savoir et la technologie se
partagent. Pourquoi se forment de grands ensembles économiques ?
Parce que partage et coopération sont indispensables pour maîtriser
cette mutation et réduire les coûts. Voilà donc la raison d’être
économique de l’Union : les auteurs de
la Stratégie
de Lisbonne l’ont compris. Mais il ne voient pas assez son rôle
comme initiateur de biens publics mondiaux.
Les « blocs » dont vous parlez
tentent de poursuivre des politiques de puissance tout en étant
foncièrement interdépendants. L’Europe doit viser autre chose :
non jouer la puissance politique et militaire, mais plutôt un rôle
de passeur et d’union entre les peuples. Voilà notre différence
avec la logique Bush ; Chris Patten l’a bien compris.
Crise
européenne ou crise d’Etats-nations ?
Frédéric Gilli – Votre
analyse de la crise européenne commence par celle d’Etats-nations,
empêtrés dans des réformes sociales et économiques et qui
peinent à adapter leurs différents modèles au monde contemporain.
Ajoutant à cette nécessité de réforme une contrainte de
convergence, l’Europe est souvent considérée comme le fossoyeur
du modèle social Européen. Ce modèle social existe-t-il au-delà
d’une collection de systèmes nationaux ?
Philippe
Herzog –
La Confédération Européenne
des Syndicats a bien compris que ceux qui nient la réalité d’un
modèle social européen alimentent les risques de repli. Les
grandes réalisations du passé – les « modèles »
Bismarck, Beveridge, ou français d’après-guerre – ont tous
puisé dans un intense brassage européen d’idées et de solidarités.
Et
la Communauté
européenne, notamment avec Jacques Delors, a innové : elle
n’a pas séparé l’économique et le social mais investi l’économique
en faisant progresser les droits fondamentaux et le partage (avec
les fonds structurels). Les solidarités sont encore bien trop
faibles, mais ce n’est pas un Etat-providence et c’est bien
ainsi. L’Etat providence national n’est plus un modèle.
Que la France s’examine donc au lieu de
chercher des alibis contre l’Europe. Voyez l’éducation qui
laisse près d’un quart des jeunes sur le carreau et ne prépare
pas la majorité d’entre eux à leur activité de demain. Voyez le
marché du travail où le taux d’emploi est le plus bas d’Europe
et où la protection est celle du secteur public et de ceux qui ont
un emploi : où est l’universalisme ? Que faisons-nous
face au défi du vieillissement, dont l’impact sera formidable ?
Que faisons-nous face au ralentissement criant de notre potentiel de
croissance, base de la prospérité d’hier ?
Cessons d’incriminer l’Union. Elle ne
normalise pas le social et la différenciation s’accroît en
son sein ; son rôle est de créer la synergie et la complémentarité.
Son « libéralisme » n’est pas une lame de fond :
il nous pousse surtout à repenser notre gestion publique, notre
Etat social, ce qui nous fait du bien.
Frédéric Gilli – Vous écrivez,
« les réformes des Etats-nations sont indispensables pour
construire l’Europe, mais elles ne pourront aboutir sans un espace
communautaire plus dynamique avec une Union coresponsable de la
croissance et de la solidarité ». Face aux balbutiements de
la Stratégie
de Lisbonne et aux tabous de la fiscalité et du budget européen,
quels pourraient être les contours de la politique économique
européenne ?
Philippe
Herzog – Critique de
la France
, je le suis aussi de l’Union, mais sans crier haro sur
la Communauté. L
’Europe économique est en difficulté. Dans la nouvelle Division
Internationale du Travail, écrit Jean Pisani-Ferry, elle est mieux
dotée en bâtiments et en machines qu’en cerveaux ! Demain
le déclin s’annonce avec le vieillissement et la baisse de la
population. Voilà pourquoi je combats l’optique de Gordon Brown :
aucun pays d’Europe ne s’en sortira en cultivant son exception.
Le premier effort conséquent pour doter l’Union d’une stratégie
a pour nom Lisbonne. Elle vise juste : il faut bâtir une société
et une économie de la connaissance ! Que sa conception soit
encore limitée et contradictoire, que beaucoup d’Etats membres
aient peu fait pour la promouvoir, et que
la Commission
ne soit pas capable d’impulsion politique, c’est un fait. Mais là
encore, au lieu de dénigrer, travaillons et engageons-nous. Il faut
refonder Lisbonne. Pour simplifier, trois objectifs : 1)
achever la construction du marché unique en le dotant de réseaux
transnationaux d’intérêt général et en l’accompagnant de
politiques publiques communes pour promouvoir le couple
industries-services (citons : énergie, logistique,
information, santé…) ; 2) développer les compétences
communautaires pour la recherche, l’éducation et l’innovation,
afin de répondre au défi de l’économie de la connaissance ;
3) fonder un modèle de capitalisme européen sur de nouveaux modes
de contrôle et de gouvernance des entreprises et de la finance, et
des partenariats public-privé.
Je ne développe pas ces points. Tout ceci est
un combat. Ce n’est pas la ligne de la Commission, mais elle écoute,
et ne sous-estimez pas ses efforts concernant la fiscalité (par
exemple pour l’élimination des paradis fiscaux) et le budget.
Aucun Etat ne joue un rôle de leader pour aller plus loin. Mon
hypothèse est que la mobilisation de la société civile européenne
en formation, et sa conjonction avec la Commission et le Parlement
européen, peuvent faire avancer les choses. Un autre élément est
l’émulation et la comparaison interactive entre les efforts
nationaux de réforme des politiques publiques et de l’Etat. A
quel horizon aurons-nous des résultats ? Dans les prochaines
années si l’on s’y met.
Une
question de confiance et de pouvoir ?
Frédéric Gilli – Vous le
rappelez, les européens n’ont pas confiance dans l’Europe mais
ont encore moins confiance dans leurs dirigeants nationaux ! Il
s’agit donc de refonder notre modèle démocratique représentatif
et l’on comprend que la construction européenne peut être
l’occasion de ce basculement historique vers une démocratie
participative. Mais comment construire cela?
Philippe
Herzog – Les gens s’intéressent à la politique, bien
que les grands medias la ravalent souvent en spectacle des ego et de
l’impuissance. Les politiques professionnels sont les plus
coupables : ils forment une oligarchie qui a totalement accaparé
le champ des politiques publiques. Ils campent dans l’Etat, et la
démocratie participative n’est qu’un slogan, quand elle
exigerait une révolution de l’information et de l’éducation,
une rotation des rôles et une diffusion générale des pouvoirs.
Cela dit, il faut aussi mettre les gens devant
leurs responsabilités. Participer n’est pas demander toujours une
dépense publique supplémentaire en cas de problème. Dire non systématiquement
aux projets de réforme n’est pas se sentir responsable de la
chose publique. Notre démocratie va mal, nous sommes à un creux de
notre histoire. Comme dans le passé, la réhabilitation de la
conscience et de l’engagement est possible. Je compte beaucoup sur
l’action régionale, sur l’implication des salariés dans les
entreprises.
Réveiller
le désir d’Europe
Frédéric Gilli – Dans les
carrières des hommes politiques ou des hauts-fonctionnaires
l’Europe n’est souvent qu’un détour dans une carrière. Vous
soulignez ainsi que le résultat du référendum de mai 2005 n’a
fait qu’accélérer une perte d’influence française en Europe déjà
amorcée. . Comment peut-on inscrire Bruxelles dans la géographie
du pouvoir français ?
Philippe
Herzog – Oui, il y a un gros problème de carrière de nos
dirigeants : si devenir président de l’Europe était
accessible, si l’Europe était une filière d’excellence dans
l’administration, ils se comporteraient tout autrement.
Actuellement ils font écran entre les citoyens et l’Europe. Cela
dit un début de prise de conscience de la perte d’influence française
apparaît enfin. On doit exiger qu’en 2007 l’Etat soit réformé,
de façon à permettre aux citoyens de s’acculturer et de
s’impliquer dans l’Union. Le Premier ministre doit en être
directement responsable ; l’agenda politique des initiatives
de
la France
doit faire l’objet régulièrement du débat public ; et sur
tous les territoires l’accès à l’Europe, l’information, l’éducation
appellent des missions et des outils. J’ai remis un rapport au
gouvernement avec des propositions précises dès 1998.
La présidence française de 2008 devra faire
aboutir les propositions de reprise d’éléments clés du projet
Constitutionnel (qui seront faites en 2007). Il faudra gagner les
Français à une attitude plus positive sur les élargissements (les
Balkans sont une obligation). Et la réforme du budget européen
sera à l’ordre du jour : elle peut réussir si nous la
justifions clairement par des politiques économiques et de cohésion
d’intérêt mutuel.
Nous touchons à nouveau cette nécessité de réveiller
le désir d’Europe. On aura compris pourquoi j’appelle au
bonheur du voyage : la bataille de l’identité européenne
n’est-elle pas une belle aventure ? Et je n’oublie pas que
pour les grecs le bonheur résidait dans la vertu.
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