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Lettre de la Fondation Jean Jaurès n°77, oct.2006

DOSSIER  

UN ENTRETIEN AVEC PHILIPPE HERZOG  

            Philippe Herzog participe le 20 octobre prochain au forum franco-allemand. Ils exposent ici leur vision de l’Union européenne de demain et de son rôle dans le monde.

                         Philippe Herzog : s’extraire de l’étroitesse des cultures nationales

Comment, selon vous, relancer le projet européen ?  

L’Europe n’est pas en panne partout : l’élargissement à l’Est est synonyme de renaissance pour de nombreux peuples. Mais l’Union a besoin d’un nouveau concept pour faire face aux défis de la démographie et de la mondialisation. L’essentiel est de réveiller les consciences et de s’extraire de l’étroitesse des cultures nationales. En France, beaucoup sont enfermés dans le carcan de l’Etat public et social d’une autre époque  et stigmatisent l’Europe néo-libérale. Nous n’avons pas encore tiré les leçons d’un referendum négatif qui a beaucoup réduit notre crédit en Europe. Pour relancer l’Union, il faut d’abord dire oui à la mondialisation. L’Europe doit être une région exemplaire par les solidarités qu’elle y bâtit. Il faut travailler à un modèle de développement partagé.

Premièrement, ne tirons pas une croix sur le travail qui a abouti au Traité constitutionnel. A court terme (2008), on doit sauvegarder les avancées de ce projet, dans un Traité limité à quelques réformes institutionnelles, ratifiées par les Parlements nationaux. A moyen-long terme, une vraie Constitution sera nécessaire. Deuxièmement, refonder Lisbonne autour de projets communs mobilisateurs. Cela exige d’être clair sur la vision. Quittons le slogan d’un Traité social où l’on inscrirait les notions du « modèle » français. Il faut dire oui au grand marché… mais y bâtir des biens publics. Bâtir un capitalisme européen reposant sur la complémentarité du privé et du public et des coopérations actives ; la formation d’un marché européen du travail dans lequel on sécurise les migrations et on développe les qualifications ; une gouvernance des entreprises européennes fondée sur le partenariat et le dialogue économique ; la communautarisation de dimensions essentielles de la recherche et de l’éducation, pour promouvoir l’innovation ; des politiques énergétiques, de transport propre, de réseaux qui boostent industries et services et les intègrent. Dès 2008 décidons d’un vrai budget avec des ressources propres. Troisième point, s’agissant des nouveaux élargissements, accueillons les Balkans et  examinons de façon positive la candidature de la Turquie.  

Comment la France et l’Allemagne peuvent-elles y contribuer ?  

L’un et l’autre peuple doivent procéder à un examen de conscience. La France doit développer ses propres réformes et écouter les autres. Ceci exige de changer la méthode d’élaboration de sa politique européenne et de multiplier sa présence en Europe : le mot d’ordre est démocratiser. Impliquer les citoyens, la société civile, les élus ; cesser de faire de l’Europe un domaine réservé du sommet de l’Etat. L’Allemagne est accaparée à consolider sa base économique, agit seule bilatéralement à l’Est et en Russie, cultive ses propres intérêts dans le domaine énergétique… Là aussi il y a du travail à faire pour redevenir vraiment européen. Prouvons notre volonté politique de relancer l’Europe en réussissant nos deux présidences de l’Union en 2007 et 2008. Cela exige que nous nous accordions sur l’option d’un Traité de réforme institutionnelle. L’élection présidentielle doit donner un mandat.  Enfin, quittons la posture qui prétend ressusciter un leadership franco-allemand. Chaque pays compte en Europe. L’amitié franco-allemande doit être un trait d’union, non une tutrice.  

Quel peut et doit être, dans ce monde incertain, le rôle de l’Union européenne ?  

La nouvelle utopie, selon moi, est de former une société en Europe pour contribuer à la formation d’une société mondiale. C’est le sens de mon essai « Le bonheur du voyage ». Une utopie pacifique et solidaire dans un XXIème siècle lourd de violences. Le défi est culturel : comme Ulrich Beck je pense que nous devons travailler à un « cosmopolitisme normatif ». Pour travailler à un nouvel universalisme, il faut combattre les fondamentalismes, faire avancer les droits (et les devoirs) de l’homme, la démocratie par la participation. Le défi est économique : la région Europe reste trop vulnérable et divisée. Sur le plan mondial, sa logique multilatéraliste est en difficulté, nous devons la refonder en y incluant des projets de biens publics et de régulation. Enfin sur le plan géopolitique, je n’aime pas le concept d’« Europe puissance », trop néo-westphalien. Force de dialogue et de solidarité, avec une dimension militaire et sécuritaire. Avec nos « périphéries » trois options complémentaires : de nouvelles adhésions, une Union différenciée, des statuts d’Etats associés.

 

 

 

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