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Interview réalisé par Gaz de France
Opinions d’experts
Du service
public au bien public européen
Philippe Herzog
Ancien député au Parlement Européen, président
de l’association « Confrontations Europe »
« Imaginons une
Europe qui intégrerait le bien public…»
Vous plaidez pour la promotion des « services
d’intérêt général » dans la Communauté. Comment
l’Europe peut-elle contribuer à faire évoluer les services
publics ?
L’Europe
est une chance pour les entreprises publiques en ce sens qu’elle
nous oblige à relever le défi de l’internationalisation, ce qui
est un facteur majeur de renouvellement et de développement. Mais,
pour qu’elles puissent équilibrer la dimension de service public
et la dimension commerciale encore faut-il définir une stratégie.
L’ouverture
aux marchés financiers ne doit pas signifier la fin du contrôle
social et public, mais ce contrôle ne peut plus être purement étatique.
Il faut une conception nouvelle : par exemple, l’entrée au
capital des collectivités territoriales et de partenaires stratégiques,
et le développement de l’actionnariat social et populaire.
D’autre
part la fin des monopoles nationaux doit s’accompagner d’une régulation
d’intérêt général européen pour bâtir le grand marché. Pour
l’énergie les cadres juridiques européens n’apportent pas
encore les réponses adéquates. Il faut des obligations de service
public, des réseaux européens d’infrastructures, une convergence
des politiques nationales pour faire de l’énergie un bien public
européen.
Quelles sont, selon vous, les mutations à
accomplir au plan national ?
Ce n’est
pas d’abord la concurrence, mais les besoins et les technologies
qui nous obligent à évoluer. Nos entreprises publiques ont été
conçues il y a 50 ans, à l’époque où la France était
majoritairement rurale. Aujourd’hui, elle est à 95 % urbaine, et
les problèmes d’environnement se posent de façon cruciale. Les
missions de service public et l’organisation doivent donc impérativement
être redéfinies.
L’Europe
nous oblige à clarifier les missions, ce qui est une bonne chose…
Mais nous avons beaucoup de mal à le faire, car nous confondons
entreprise publique et service public. La France est malade de cette
confusion, qui nous empêche de nous poser les bonnes questions.
L’organisation
aussi doit être repensée. La décentralisation, accompagnée
d’une redéfinition des péréquations, est indispensable. Car, si
l’Europe refuse les monopoles nationaux, elle affirme au contraire
le respect de la liberté d’administration locale et régionale.
D’autre part, il faudra développer les partenariats public/privé
à l’Est bien sûr mais aussi à l’Ouest de l’Europe. Ils
marchent bien en France, par exemple dans le domaine de l’eau.
Pour
affronter tous ces changements il faudra surmonter l’antagonisme
qui existe entre nos deux cultures du public et du privé et la
question des statuts qui nous paralyse.
En juillet 2004, Gaz de France a changé de statut.
Aujourd’hui, le Groupe ouvre son capital et réaffirme son
attachement à ses missions de Service Public. Quels sont les
domaines dans lesquels il se doit d’être exemplaire dans le cadre
de ses missions de Service Public ?
Dans le
domaine du gaz, les missions de service public ont été clairement
définies dans le contrat récemment signé, ainsi qu’au niveau
européen, où la directive a prévu des obligations. Le point clé
est, selon moi, la sécurité d’approvisionnement, car la France
est totalement dépendante de ses importations. Celle-ci ne concerne
pas uniquement le réseau : elle suppose, à mon sens, de
conserver une structure intégrée qui puisse aller aux sources, à
l’international, tout en continuant à assumer son obligation de
service public, avec une offre duale gaz-électricité qui répond
aux demandes des consommateurs.
Vous refusez d’opposer capitalisme et solidarité,
comme on le fait très souvent. Pouvez-vous nous expliquer votre
point de vue ?
Aujourd’hui,
en France, on ne cherche plus à transformer le capitalisme, mais à
défendre les statuts et les droits acquis, ce qui est un peu faible
comme horizon historique. Pourtant, la question est d’une brûlante
actualité. Tony Blair a raison de nous interroger sur le modèle économique
européen. Mais il propose la compétition sans la solidarité. A
nous d’avancer l’option : un grand marché oui mais avec
des biens publics européens.
Au lieu
d’adopter une attitude défensive, qui ne peut mener qu’au déclin,
la France devrait être un champion en matière de politique énergétique
commune et une référence d’intérêt général dans la régulation
des réseaux. Nous devons impérativement ressourcer notre culture
de service public. Pour cela, il ne faut pas perdre de vue les
principes qui ont fait sa force : l’innovation, la capacité
d’adaptation, la continuité. Évidemment, renouveler, c’est
risquer.
Certains
pensent : « pourquoi abandonner un système qui marche
bien, en prenant les risques d’un recul ? ». Mais nous
n’avons pas le choix : dès lors que nous voulons bâtir une
communauté de destin avec d’autres pays européens pour être
plus forts dans la mondialisation, nous devons partager une union économique.
Il faut ouvrir nos systèmes.
Nous devrons
inventer un nouveau modèle. Il nécessitera d’investir dans des
infrastructures matérielles, notamment pour le rail (le fret
d’abord) et l’interconnexion des réseaux d’énergie. Et de
grands investissements immatériels pour la culture,la formation et
l’information, biens publics du futur.
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