|
CLAIR
OBSCUR SUR
LA FRANCE
Il y a en France un besoin irrépressible
de changement politique. Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy y
répondent et incarnent une nouvelle génération. Ils se
veulent hors système,
l’une dégagée de l’appareil du Parti socialiste,
l’autre en rupture avec la chiraquie. Ils posent des
questions qui étaient taboues et se montrent plus attentifs
aux problèmes de la société, avec ici un avantage d’image
pour Mme Royal puisqu’elle est une femme. Elle a livré peu
d’options sur sa politique, mais dit innover sur la méthode,
en consultant le peuple d’abord, voire en forgeant son
programme avec lui ! Nicolas Sarkozy a le courage
d’avancer ses options, ce qui l’expose plus aux réactions
de tous bords. Il va falloir maintenant camper le débat
public.
Comment faire évoluer le rapport des
Français à la mondialisation dans un sens positif ?
C’est une question cruciale. Beaucoup de Français ont peur
de s’adapter aux mutations et refusent d’affronter le défi
de la compétitivité. Le danger est réel d’une campagne présidentielle
amputée du souffle de l’ouverture au monde. La question de
l’Europe est un test. Les dirigeants politiques n’osent
pas tirer, avec les Français, les enseignements du vote de
rejet du Traité constitutionnel.
La France
a pourtant une sérieuse responsabilité dans la crise de
l’Europe et elle est en perte d’influence. Et que
fera-t-elle demain ? La gauche est profondément divisée.
Elle reprend d’anciens thèmes : un Traité social, un
gouvernement économique de la zone euro. N.
Sarkozy préconise un mini-Traité de réformes
institutionnelles qu’il n’y aurait pas besoin d’exposer
à un referendum. La volonté de relance de l’Europe par des
projets communs mobilisateurs – énergie, environnement,
immigration – s’exprime mais n’a pas encore trouvé de
traduction politique. Et la demande d’une Europe protectrice
de l’Etat social prédomine.
En politique intérieure, par contre, la
question sociale est en débat. Le
malaise des couches moyennes est profond. Elles se sont
souvent appauvries, l’ascenseur social ne fonctionne plus.
La politique de baisse du temps de travail et de priorité aux
prestations sociales est décrédibilisée. Les gens veulent
gagner plus ; la revalorisation du travail devient
prioritaire, et la critique du système éducatif n’est plus
taboue. Intelligemment S. Royal fait appel au « désir
d’avenir » et N. Sarkozy axe le programme de l’UMP
sur un objectif fort : ceux qui veulent travailler plus
doivent gagner plus (et inversement). Ainsi les heures supplémentaires
seront payées plus cher, et exonérées de charges sociales.
Mais comment à la fois répondre à la
demande sociale et redresser la compétitivité ? A la
différence de l’Allemagne, le débat public en France
n’affronte pas la réalité économique. Des travaux
remarquables, comme celui de la commission Pébereau, sont
combattus par tous ceux, y compris certains économistes
renommés, qui nient les problèmes graves de la compétitivité
et de la dette publique. Il est pourtant urgent de
construire une politique de l’offre compétitive, et pour
cela l’efficacité de la gestion publique et le partenariat
public-privé sont de vrais problèmes. L’Etat français ne
sait plus préparer l’avenir, les Français ne sont pas réconciliés
avec l’entreprise, et il n’y a pas de consensus pour une
économie sociale de marché.
Ségolène Royal devra ignorer le
programme du Parti socialiste, une restauration caricaturale
de la politique du passé et de l’Etat providence. Un
gouvernement qui l’appliquerait mènerait le pays
directement dans le mur. Le programme de l’UMP est plus
raisonnable. Il préconise une réforme générale des
finances publiques suivie d’une baisse des prélèvements
obligatoires. Mais ceci se heurtera à de fortes réactions
dans la société. La méthode Sarkozy repose sur un principe
mi-libéral, mi bonapartiste : je fais appel à
l’initiative et j’engage l’Etat. Tantôt il affronte des
bastions corporatistes du secteur public, tantôt il fait
appel à la responsabilité des agents publics avec un intéressement.
Difficile manœuvre.
Pour se faire élire, S. Royal évitera
de prendre la gauche à contre-pied, mais une profonde remise
en cause sera nécessaire. Elle dispose d’un atout important :
l’appui de 21 présidences de région sur 22 et de nombre
d’élus locaux. Laurent Fabius parle à son sujet d’un
« blairisme régionalisé ».
Manifestement un processus de
bipolarisation s’annonce, qui sera suivi d’une présidentialisation
du régime politique. Royal et Sarkozy pratiquent une
communication jugée « populiste ». Elle est adaptée
à un pays où le système est frappé de discrédit. Ils
cherchent le contact direct avec le peuple, et Ségolène
Royal semble aller plus loin avec l’idée de démocratie
participative. Mais faire appel à l’opinion et
écouter les gens, ce n’est pas encore leur demander de
prendre des responsabilités ni créer les conditions d’une
véritable participation. Il y a besoin d’un vrai débat sur
la démocratie.
La France
étouffe du poids de l’étatisme et de l’élitisme républicain :
la réforme de l’Etat conditionne tout progrès démocratique.
Le jeu politique est aujourd’hui plus
ouvert qu’hier, mais seul l’engagement de la société
française dans la voie des réformes, du retour à l’Europe
et de l’ouverture au monde, permettra à notre pays de se
ressaisir.
 |