C O N F R O N T A T I O N S - Pour une démocratie participative européenne

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« Ethique de responsabilité et relance de l’Europe »

Mardi 6 décembre 2005 - Bruxelles

Introduction de P. Herzog

Ce colloque consacré à « L’éthique de responsabilité et la relance de l’Europe » est préparé par Confrontations Europe de longue date. Je pense que nous allons avoir une réunion foisonnante et intéressante. On ne sera peut-être pas capables, à l’issue, d’en faire la synthèse, il y aura des prolongements.

Pourquoi ce colloque ? Tout simplement parce que nous avons tous des interrogations sur le comportement des dirigeants politiques et de nos concitoyens en ce qui concerne les enjeux de la construction de l’Europe.

Nous venons de vivre en France un referendum où beaucoup d’entre nous ont pu constater la légèreté sinon l’inconsistance de certains porteurs du oui, et le cynisme d’un grand nombre de porteurs du non. Ce terme de « cynisme » est employé aujourd’hui à propos du budget par Mme Dalia Grybauskaité. Manifestement cela concerne principalement la Grande-Bretagne mais probablement pas elle seulement. M. Barroso a pu tancer le président de la République français au nom de l’éthique de la responsabilité.

Nos concitoyens marquent une certaine perte de confiance envers l’Europe, et elle s’accompagne de tendances évidentes à des replis nationaux et protectionnistes. Nous devons les comprendre mais ne pouvons pas les justifier. Là aussi la question de la responsabilité est posée. Cela étant nous n’allons pas aujourd’hui donner des leçons, d’une part parce que des comportements responsables existent aussi, et d’autre part parce que l’éthique est d’abord une question d’auto-éthique. Chacun d’entre nous doit s’interroger sur sa façon d’être et sa façon de participer à l’enjeu européen.

Nous voulons donc aborder le problème plus en profondeur. Nous nous interrogerons sur cette question essentielle : peut-on se passer d’un travail sur l’éthique quand l’Union est si difficile à construire et si fragile ? Beaucoup considèrent que ce n’est pas nécessaire. Pourtant s’il s’agit de construire une Communauté, peut-on faire l’impasse sur les défis de la participation ?

Confrontations Europe a sa raison d’être dans la recherche d’une démocratie de participation, et nous pensons que c’est le moment de tirer au clair les ressorts éthiques de celle-ci s’agissant de la construction de l’Europe. Quand nous disons participation des citoyens, c’est pour nous avant tout une affaire de dignité et de liberté. Il ne s’agit pas de suppléer aux déficiences de la démocratie représentative, d’ailleurs nous demandons aux dirigeants de l’Union de changer d’optique à ce sujet. Combien de fois les ai-je entendu dire qu’ils allaient se rapprocher des citoyens ? Ceci est dans quasiment tous les communiqués du Conseil, et pourtant ils ne cessent de les manipuler, de faire preuve de condescendance, ou bien ils confondent la question du rapprochement des citoyens avec une affaire de communication. Nous leur demandons au contraire de créer les conditions pour que les citoyens puissent s’impliquer par eux-mêmes, et ceci est véritablement une mutation.

Cela étant, comment fonder l’engagement des citoyens ? Ceci n’a rien d’évident. Faut-il le fonder à partir des peurs ? Nous ne le pensons pas. Les peurs engendrent les replis, et c’est plutôt sur l’espérance qu’il faut bâtir. D’ailleurs, après-guerre, c’est l’espérance d’une paix juste et durable qui a permis de bâtir la Communauté. Et au contraire pendant la guerre froide les peurs ont nourri les replis nationaux. Certes aujourd’hui l’Union traverse une crise. Faut-il alarmer pour en sortir ? Je suis frappé par certains paradoxes français : après avoir dit majoritairement non et contribué d’une certaine façon à l’aggravation de cette crise, on entend tous les jours désespérer, et déplorer le naufrage de l’Europe. En fait il n’y a pas naufrage, l’Europe continue, elle se réunifie… Et j’ai entendu maintes fois des dirigeants des nouveaux pays membres dire : « il est très dangereux de mettre en doute le projet européen ». Ils ont raison.

Les peurs engendrent aussi les replis protectionnistes. L’Europe a souvent servi d’alibi de nos carences nationales, ce qui ne pouvait qu’inciter à se retourner vers l’Etat pour qu’il protège les citoyens. Rappelez-vous le débat entre J. Chirac et les jeunes : les leçons qu’a tirées le Président de la République au lendemain du référendum négatif étaient : retour chez soi et c’est l’Etat qui vous protège, à défaut de l’Europe. Il y a là un très grand malentendu : l’Europe n’est pas là pour protéger. Elle est là pour que nous changions, pour qu’ensemble nous allions vers plus de liberté. C’est d’ailleurs bien comme cela que les citoyens des nouveaux pays membres l’ont entendu, et c’est pour cela qu’ils ont consenti des sacrifices, tandis que trop souvent à l’Ouest on souhaite que l’Union nous serve à ne pas changer.

C’est donc plutôt sur les valeurs que sur les peurs, pensons-nous, que l’on peut avancer. Or ceci est contesté frontalement.

J’ai fait beaucoup de débats dans le cadre du référendum, et fréquemment j’ai entendu des dirigeants dire qu’il faut des réponses concrètes aux problèmes concrets. « Ne parlons pas des valeurs, nous voulons du concret ». En somme ils veulent des dirigeants efficaces dans des institutions efficaces. Mais comment y parvenir ? Mystère. Nous ne ferons pas la faute ici de dissocier les enjeux concrets des enjeux de valeurs. Les valeurs sont très importantes car elles conditionnent les critères de l’action et les comportements.

Nous voulons bâtir une Communauté de destin. Mais l’Europe est-elle une valeur pour les citoyens ? Cela n’a rien d’évident, et je n’accepte sans examen l’affirmation selon laquelle les Français quel que soit leur vote récent, sont Européens.

Ecoutons les historiens. Je me réfère notamment à Lucien Febvre pour qui « l’Europe existe quand l’homme a conscience et fierté d’être européen ». Le premier auteur qui exprime cette conscience, d’après Febvre, c’est Philippe de Commynes (1277). L’Europe est une création du Moyen-Âge, elle a été Communauté des chrétiens, puis Europe des Lumières et République des Lettres. Mais seule l’ « élite » était ou se voulait vraiment européenne. Dans son organisation politique, l’Europe est divisée, bâtie dans le cadre des Etats-nations. C’est dans ce cadre que les peuples se sont identifiés. Le mouvement de conscience européenne a été entravé, interrompu. C’est un effort de renaissance qui est entrepris après-guerre. Aujourd’hui la Communauté est au milieu du gué. Il faut se redemander : qu’est-ce qu’être européen ? Partager une histoire ? Nous n’avons pas conscience de la même histoire ! Nous n’avons pas le même englobant culturel. La mémoire, les langues, la culture nous divisent. Pour Czeslaw Milosz, la construction d’une forme, d’une culture commune n’est possible que dans des sociétés stabilisées. Il est tout à fait évident qu’aujourd’hui, dans le contexte des grandes mutations et de la globalisation, nous vivons un contexte extrêmement instable. Les gens de l’Est connaissent l’instabilité, mais c’est différent à l’Ouest, dans les grandes nations constituées depuis longtemps. Le cri que nous entendons aujourd’hui, pas seulement en France mais même dans de petits pays riches comme le Luxembourg, c’est : « nous voulons rester ce que nous sommes ». Mais qui sommes-nous et que voulons-nous devenir ? La construction d’une forme, d’une culture des Européens est aujourd’hui à l’ordre du jour, elle exige la rencontre des autres en même temps que le travail sur soi. En ce sens Goethe a pu dire que l’Europe est une conséquence des pèlerinages du Moyen-Âge. Aujourd’hui comme au Moyen-Âge mais de toute autre façon bien entendu, il faut maintenant rapprocher les Européens pour les unir. Cette fois ce ne sera pas seulement l’affaire d’une élite, cela doit devenir l’affaire de tous les Européens.

C’est dans cet esprit que nous avons construit ce colloque sur trois piliers, trois questions fondamentales.

1. L’éthique et l’altérité

La conduite morale ne peut se concevoir sans la prévalence d’autrui sur le moi. C’est la découverte fondamentale d’Emmanuel Levinas. Ce n’est pas l’utilitarisme qui unira les Européens, et même la Raison ne le suffit pas : un travail spirituel, tourné vers le bien commun, est indispensable. Il ne s’agit pas d’un prêche, mais de rencontres, où surgit autrui, avec qui nous pouvons échanger nos cultures et élaborer des projets. Un vaste champ d’imagination est requis pour ces rencontres, dans les écoles, dans les collectivités, dans les hôpitaux, dans les entreprises… partout. Nous essaierons d’imaginer aujourd’hui ces chantiers. Il s’agit de mieux que gérer un « multiculturalisme » : ouvrir des cultures et construire une culture commune. On ne naît pas européen, on ne se décrète pas européen, on le devient.

2. L’éthique et le travail

Quel est le sens du projet qui peut motiver ces rencontres, où chacun pourra se découvrir européen ? Là encore je me réfère à Milosz, qui écrit : « il n’y a pas de commune mesure entre des hommes qui ne conçoivent pas de la même façon leur place dans l’univers ». Il nous semble que c’est autour de la question du travail et de l’activité qu’il faut chercher aujourd’hui ce sens commun. Et Ceci compte tenu des désastres du sous-emploi, du chômage massif, de la précarisation, de l’incertitude des vies actives. La mondialisation est une déterritorialisation et redéfinition de l’activité, donc des identités. C’est là que l’Europe doit surgir, et c’est l’esprit de la Stratégie de Lisbonne dont on n’a pas assez travaillé les ressorts éthiques et culturels. L’Europe doit surgir comme une société de la connaissance, de la réhabilitation de la planète et de notre environnement et de la mise en mouvement des capacités humaines. C’est là le projet fédérateur sur lequel nous voulons travailler dans le contexte de l’instabilité liée aux grandes mutations. Ceci ne peut que soulever des problèmes d’éthique multiples. Surtout si nous sommes attachés à un principe d’universalité, si nous considérons notre société d’abord du point de vue de l’activité et du travail. Je me réfère à Robert Reich : aux Etats-Unis, et en Europe aussi, nous avons une société complètement éclatée entre des ouvriers humiliés et désaffiliés, des fonctionnaires protégés, et des manipulateurs de symboles qui ont fait sécession. Comment concevoir des solidarités nouvelles pour l’inclusion et l’activité ? De même nous voulons réunir les européens de l’Est et de l’Ouest, mais comment est-ce possible quand les seconds craignent les premiers ? Plombiers polonais, entreprises lettones en Suède…

Nous essaierons donc de nous interroger sur les ressorts éthiques nouveaux du travail et de l’activité. Cela nous conduira de façon très concrète aux problèmes de l’entreprise, de ses critères de gestion, de la transformation du capitalisme, mais aussi de celle de l’Etat providence et protecteur… Les politiques publiques aussi peuvent concourir aux mécanismes d’exclusion et de sous emploi. Nous voulons bâtir des solidarités transnationales pour affronter ces enjeux ce qui est chahute les comportements liés à la culture de l’Etat souverain.

3 - L’éthique et la démocratie

Il est impressionnant de constater qu’après les referendums négatifs, qui ont marqué un certain recul de l’idée fédérale, les comportements de certains Etats tournent le dos à tout esprit de solidarité. J’évoquais la question du budget. On peut évidemment chercher de nouveaux leaderships, mais ils sont improbables. On peut espérer que l’Allemagne de Mme Merkel aura un rôle médiateur, que la France se ressaisira, que les nouveaux membres oseront ambitionner de participer d’un nouveau leadership, et que l’Angleterre sera amenée à réfléchir comme nous tous au fait que le génie de l’Europe ne repose pas sur le triomphe de l’utilitarisme. Mais on peut espérer surtout que chacun de nos concitoyens puissent s’extraire du théâtre des élites, et commencer à former la société des Européens. Dans chaque école, dans chaque ville et village, dans chaque entreprise, et en priorité avec les jeunes. C’est le devoir des Etats de créer les conditions permettant à chacun de devenir européen. C’est aussi le devoir des organisations de la société civile qui, si elles sont moins obnubilées par leurs places de représentation ou de lobby, pourront mieux aider les citoyens à participer par eux-mêmes. Cela leur donnerait une très grande force et une très grande légitimité. Très souvent les dirigeants politiques ont peur des sociétés réelles. Mais les dirigeants aussi retrouveront confiance en eux-mêmes en inversant leur façon de gouverner, pour devenir les partenaires et fédérateurs de sociétés actives. En clair le défi européen exige aujourd’hui une réinvention de la démocratie.

 

 

 

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