XXXème
rencontre de l’IPSE à Londres les 4 et 5 juillet 2005
Intervention de Philippe Herzog lors de la cinquième session :
«
La Charte
des droits fondamentaux, quelle garantie pour la qualité sociale
des réformes ? »
Il est normal que
la Charte
des droits fondamentaux ne soit pas d’application directe :
elle traduit avant tout un travail sur les valeurs, un effort pour
les partager et une conception commune des droits.
Mais cela ne dispense absolument pas de
l’action sociale et politique pour accorder le droit et la réalité
du droit.
Il ne faut donc pas s’étonner de ces
« gap discrepancies » (écarts et divergences).
L’échec de
la Constitution
est évidemment un handicap pour combler cet écart entre le droit
et la réalité du droit, et Tony Blair n’a jamais été partisan
de l’édification d’une Constitution qui sacraliserait ces
droits fondamentaux.
Nous sommes entrés, encore plus aujourd’hui
qu’hier, dans un contexte de rivalités nationales exacerbées qui
ne facilite ni l’action ni la réalisation des solidarités nécessaires.
Le cas du budget est exemplaire de ce point de
vue : ne pas s’accorder sur un budget européen décent est
une faillite de l’esprit de solidarité.
Mais nous devons reprendre l’action et ne pas
nous en tenir à ces vicissitudes. Mes propos reposent sur
trois points :
1)
la Charte
traduit un travail sur les valeurs et révèle où nous en
sommes ensemble. Il faut aller plus loin, et donc travailler
beaucoup plus sur les valeurs et les droits, ce qui suppose un
examen autocritique.
2) la
question du garant a été posée ; elle revient
aujourd’hui dans des conditions nouvelles : on ne doit pas
attendre de l’Etat nation qu’il soit le garant universel de la
protection sociale, il faut travailler à partager des responsabilités,
entre société civile et Etat mais aussi
entre Etats membres et Union Européenne.
3) la perspective d’action : engagement
visant à imbriquer le front économique et le front social,
la séparation des deux étant dramatique. Il faut donc réinvestir
le front économique pour lui donner une dimension sociale, et ceci
suppose des outils démocratiques et des appuis institutionnels plus
importants que ceux dont nous disposons aujourd’hui.
Les valeurs
Pour citer Alain Supiot : « le
droit est une œuvre humaine qui ne peut s’interpréter et faire
force sans considération des valeurs ». Je rappelle que
c’est après le nazisme qu’on a ressenti le besoin d’établir
la Déclaration
universelle des droits de l’Homme de 1948.
Ce travail sur les valeurs, nous nous y livrons
dans une société donnée. Aujourd’hui, les fondements
des valeurs de jadis - religions, Etat républicain – et
les croyances fondatrices sont mis à mal, dans une société que
Durkheim anticipait. L’homme devient l’objet d’une sorte de
religion, avec un côté positif - des exigences de respect de
la dignité humaine plus grandes - et un coté négatif - des
tendances à l’individualisme croissantes et une difficulté de
s’impliquer dans la recherche du bien commun. Ce sont là les
problèmes des nouveaux engagements civiques, sociaux et politiques.
La Charte
traduit d’une certaine façon ce contexte, en confirmant la place
de la question de la dignité de la personne comme le socle du droit
(avec des questions qui ont fait débat en France, comme le droit à
la vie par exemple).
Mais ces exigences montent dans nos sociétés,
y compris dans les dimensions de la non discrimination, de
l’universalité.
La nouvelle génération de droits, sociaux ou
fondamentaux, n’est pas négligeable. Il y a de nouveaux principes :
conciliation de la vie familiale et professionnelle, protection de
l’environnement, droit à l’information.
Cette vague traduit non seulement la difficulté
à se mettre d’accord au niveau européen, mais aussi la tension
entre l’économique et le social. Pour que le droit s’affirme en
matière de protection sociale, il faut un système économique
permissif et performant. Or nous n’avons pas dans l’espace
communautaire les assises économiques nécessaire pour un nouveau
bond en avant de la protection sociale dans des conditions
nouvelles. Nous avons un taux d’activité bas, un potentiel de
croissance ralenti, et de très sérieuses difficultés dans la
division internationale du travail.
La tension économique versus le social est
bien présente, et c’est un premier handicap pour la clarification
et la mise en œuvre. L’autre c’est l’esprit de
partage.
Prenons la campagne référendaire en France.
On ne peut pas dire que l’esprit de solidarité ait été très
manifeste. Rappelons-nous que le baromètre de la solidarité est de
répondre aux besoins
des autres, et citons Emmanuel Levinas qui dit que c’est en répondant
aux besoins matériels des autres qu’on élève sa propre
spiritualité.
La peur de la circulation des travailleurs dans
l’espace communautaire et de l’entrée du plombier polonais, la
demande d’harmonisation des autres sur les standards français par
peur du dumping social, le non engagement dans la bataille du budget
communautaire, traduisent un grand défaut de solidarité.
Ne nous étonnons pas que le droit européen ne
soit pas meilleur ni plus protecteur, car nous devons travailler ces
valeurs de solidarité. Mais cela est aussi vrai dans d’autres
pays, notamment en Grande Bretagne, et nos amis britanniques en sont
conscients.
Mais au plan pratique, les idées sont en progrès.
Ce n’est pas une
protection de la solidarité qui renvoie essentiellement à un
Etat-nation devant assumer l’assistance
et les prestations qui se développe, mais les idées d’Amartya
Sen, qui partent du principe de liberté : l’accès de chacun
à l’éducation, à la santé, au marché du travail. Ce sont là
les conditions de l’exercice effectif de la liberté de chacun.
C’est une conception intéressante et complexe qui fonde la
protection sociale sur
le principe de liberté pour chacun de mener son existence.
L’état
des lieux
Les limites de
la Charte
en matière de citoyenneté sont, là encore, nos propres limites.
Il existe par exemple des non droits, par exemple pour les
travailleurs étrangers qui circulent dans l’espace communautaire,
et qui n’ont pas de statut. Nos protections sont exclusives et
nationales, on a du mal à les partager entre Européens. Cela
traduit des conceptions exclusives de la citoyenneté.
D’autre part, la citoyenneté contient des
droits et des devoirs, et les exigences de responsabilités
publiques et privées sont peu élaborées. Il y a dans
la Charte
des exigences de transparence vis-à-vis de nos dirigeants qui ne
sont pas négligeables.
Cependant, quand on voit les carences massives
d’éducation et d’information aux sujets européens, les
responsabilités de nos dirigeants sont évidemment impliquées, et
les exigences de leurs devoirs sont dérisoirement négligées dans
la Charte. La
pression sociale et politique n’est pas suffisante à ce sujet,
elle est d’ailleurs très faible.
La Charte
est un début de travail intéressant sur les valeurs ; ne
la jetons surtout pas, car s’il n’y a pas de travail sur les
valeurs, il n’y aura pas de solidarités concrètes, et nous
n’aurons ni Communauté, ni solution
à ces problèmes de solidarité dans un espace
transnational.
Le garant
Une floraison de demandes, dues à l’insécurité,
se tournent vers l’Etat et l’Union ; si l’Union ne nous
protége pas, comme on a pu l’entendre dans la campagne référendaire
française, alors nous la rejetons.
Cependant, l’Etat est de plus en plus limité,
dans un espace ouvert, et
la Commission
n’assume pas ses responsabilités complémentaires. Nous devons travailler
à un partage des responsabilités.
La Commission
, souvent incriminée, n’a pas mandat pour faire de la protection
sociale, elle a mandat pour faire un marché et y organiser une
concurrence équitable. Le Conseil est largement irresponsable, il
signe des textes dont il
ne se préoccupe absolument pas; le catalogue des textes du
Conseil est encore plus vague que
la Charte
, et se fait entre les experts à la veille des Sommets.
On renvoie donc beaucoup au juge pour légiférer,
ce qui n’est pas très brillant.
Il s’est servi du principe de non discrimination dans des
domaines étonnants, comme la fiscalité qui est un domaine national ;
voilà un exemple paradoxal de l’utilisation des droits
fondamentaux par le juge. Mais ce n’est pas à lui de faire le
travail des sociétés et des politiques.
Quant à la gouvernance de l’Europe, le
dialogue social y existe, mais faute d’un socle constitutionnel et
d’un partage de responsabilités clair, il a beaucoup de mal à
aller plus loin.
Quant aux méthodes ouvertes de coordination (MOC),
elles sont utiles à condition qu’on les prenne au sérieux :
par exemple,
la France
va devoir présenter ce qu’elle fait pour la relance de Lisbonne,
et va y mettre en bloc le plan Villepin, sans réfléchir à savoir
s’il y a une cohérence entre les lignes directrices de l’Union
et la politique française ; le parlement national se désintéresse
lui aussi totalement de cette recherche de cohérence. Quant aux
acteurs sociaux, ils considèrent que
la MOC
est trop administrative et trop bruxelloise.
Pourtant
la MOC
c’est tout simplement l’effort d’un travail de comparaison,
c’est une méthodologie à enrichir.
Sur la question du garant, i l y a aussi évidement
l’interférence avec le monde ; on voit très bien que le
partage des responsabilités dans l’espace communautaire ne nous
dispensera pas d’une réflexion sur la cohérence entre la façon
dont l’Europe bâtit son socle et le monde extérieur ; la
question emblématique en est la bataille sur les normes sociales et
environnementales qui a échoué à l’OMC. Là on a le choix entre
deux positions : soit on défend une préférence communautaire
si on considère qu’il existe un socle de droits que l’on doit défendre
dans la compétition mondiale, ou bien il faut chercher d’autres méthodes,
et ne pas accepter, comme Pascal Lamy et d’autres, que l’échec
sur la norme sociale est un échec de fait.
Perspectives pour l’action
- Au
delà de l’impact, négatif à mes yeux, de l’échec de
la Constitution
, qui ne sera pas renégociée par les Etats membres avant
longtemps, il est indispensable de réhabiliter et de poursuivre
la volonté d’une Union politique avec un socle
constitutionnel. Sinon comment bâtir les principes de solidarité
que nous souhaitons, nécessaires à une véritable communauté ?
Il faut engager le
dialogue avec les Britanniques sur le régime social, et
s’entendre sur ce que l’on veut faire ensemble, comme le
fait ici l’Ipse, à l’inverse de nos dirigeants qui entrent dans
de piètres bagarres.
- Sur
la question sociale, il faut vraiment investir davantage le
front économique. Sans une dynamique d’emploi et de
croissance, nous ne pourrons pas assumer nos pensions et la montée
croissante des demandes en matière de santé. Or l’Union ne
se porte pas bien. Sur le terrain économique, tous les acteurs,
syndicats, mutuelles, ont un rôle à jouer, y compris pour
trouver des réponses sur la création d’un capitalisme européen
original dans la mondialisation, sur les questions
de la création d’emplois, des restructurations, de la
gestion des entreprises dans la mondialisation. Nous commençons
tout juste le débat sur les restructurations. Doit être remis
au goût du jour le problème du contrôle social des
entreprises, qui ne peut plus être assumé par l’étatisation.
Je crois beaucoup à l’invention de nouvelles formes de contrôle
social et public de ces grandes entreprises, notamment avec des
questions d’épargne et de pension, qui devraient pouvoir être
des leviers d’intervention dans l’espace économique.
Autre question économique
évidente : la régulation
du grand marché. Il y a une carence d’infrastructures,
dans l’énergie, dans les transports (ferroutage, fret
marchandise), dans la santé. Un grand marché, sans les
infrastructures qui permettent la sécurité d’approvisionnement
ou la sécurité d’accès, ne peut être pérenne. Il y a là des
leviers d’action pour réhabiliter la notion de bien public dans
un espace transnational.
La question budgétaire
est évidemment emblématique : si nous voulons bâtir une
politique de croissance, des infrastructures de bien public, une cohésion
avec les nouveaux entrants, nous avons besoin d’un véritable
budget, avec des ressources propres.
- Le
social : nous devons définir ce que nous mettons dans le
social. Nous prêchons l’alignement sur nos standards sociaux
par égoïsme et non pas par solidarité. Il y a un problème de
diversité, d’origines culturelles différentes, et c’est en
travaillant sur cette diversité que nous clarifierons ce sur
quoi s’accorder.
Le socle commun est
important, et la sécurité sociale minimale garantie dont parlait
M. Castel est une idée
importante. La notion de minima sociaux a progressé (les Anglais
ont introduit le salaire minimum).
La flexsécurité
est une question qui doit se bâtir dans un espace transnational,
notamment avec les immigrés. La gestion des mobilités doit devenir
un problème partagé, sur le front des restructurations, avec des
enjeux d’entreprise et de territoire tout à fait nouveaux, et de
services de la formation et de l’emploi rénovés. Il y a le
projet de directive Bolkestein d’un côté, qui veut libéraliser
plus vite sans se soucier des biens publics et des solidarités,
mais d’un autre côté, depuis 3 ou 4 ans, on travaille à
une perspective commune de services d’intérêt général, et nous
marquons déjà des points.
- Gouvernance
et démocratie
Tout ceci n’est possible qu’en revisitant
la question des responsabilités dans l’Union. Il y a celles des
dirigeants mais aussi celles de la société civile, il faut
demander beaucoup plus à nos syndicats, aux organisations, pour
qu’ils deviennent vraiment des partenaires de la construction de
l’Europe.
La démocratie participative qui faisait son
apparition dans le projet constitutionnel, c’est l’avenir.
On doit aussi demander beaucoup plus à l‘Etat
nation et à l’Union, en matière d’information, de création
d’un espace public et de délibérations des décisions ;
l’interaction entre parlements nationaux et parlement européen
doit être bâtie.
Enfin, le droit ne suffit pas : on ne
passera du droit à la réalité que si des acteurs disposant de
ressources pour accomplir des projets d’intérêt commun se
mettent en mouvement. La
politique de cohésion, qui est mise à mal aujourd’hui parce
qu’il n’y a pas de budget, représente 4 % pour la coopération
transfrontalière, ce qui est très insuffisant.
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