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La Revue Parlementaire n°890,
juillet 2006.
Pour un réengagement de
la France
en Europe
Depuis le non français
au référendum sur le traité constitutionnel, le silence de notre
pays sur l’Europe est assourdissant. Aucun enseignement du vote
n’a été tiré, alors que la montée des nationalismes à gauche
plus encore qu’à droite doit interroger. Aucun plan B, aucune
initiative politique significative ne sont avancés. Et l’on
refuse de voir la chute de l’influence française dans l’Union.
Le non des Français
est donc interprété comme le signal du repli. C’est intolérable.
MM. Juncker et Schüssel ont raison de demander à
la France
qu’à l’occasion de l’élection présidentielle de 2007, elle
fasse l’effort d’avancer des propositions pour relancer
l’Union. Ils nous disent qu’une renégociation globale est
exclue et qu’il s’agit de reprendre des avancées essentielles
du projet constitutionnel, dans une prochaine conférence
intergouvernementale.
D’autre part, beaucoup
souhaitent que
la France
mesure bien l’ambition d’une grande Europe et quitte le fantasme
du noyau dur. Qu’elle se réimplique dans l’impératif du développement
économique, d’autant plus aigu que le vieillissement a commencé
et que la compétition mondiale a changé d’échelle, et qu’elle
quitte le fantasme d’harmonisation sociale vers le haut. Tout ceci
devrait être délibéré à partir de propositions concrètes. Or
la gouvernance de la politique européenne de
la France
est totalement a-démocratique.
Au niveau
communautaire, face aux contradictions entre les Etats,
la Commission
tergiverse. On aimerait pourtant qu’elle assume son rôle
d’impulsion. Elle publie un Livre blanc sur la communication, qui
reprend l’ancienne volonté de : « rapprocher
l’Europe des citoyens », mais évite le diagnostic sur les
causes de leur désaffection. Quels espoirs escompte-t-on d’une
communication qui ne dirait pas comment redonner sens au projet
européen ? Comment construire la légitimité de l’Union européenne
à la seule aune de son efficacité à résoudre les problèmes
communs, comme le propose
la Commission
? Si tel était le cas, les dirigeants des Etats seraient
sanctionnés depuis longtemps…
Quand les citoyens
sont en repli, sous-éduqués, sous-informés, sans capacité de
devenir des acteurs de l’Europe, le désir de
la Commission
de créer le dialogue est un vœu pieux.
Cela étant, elle
consulte. Saisissons la perche et exigeons de nos dirigeants
qu’ils fassent de même, car dans la société civile française,
dans les régions, beaucoup sentent bien la nécessité de remettre
l’ouvrage européen sur le métier. Au lieu de laisser nos
concitoyens verser dans les replis nationalistes et protectionnistes
et tourner le dos aux réalités, au risque d’un avenir beaucoup
plus douloureux encore, on pourrait ranimer leur courage. Dans un même
mouvement on essaierait de proposer des objectifs mobilisateurs de
relance de l’Union et on établirait les responsabilités de
chacun pour une gouvernance démocratique de la politique européenne
(qui soit bien plus exigeante que la caricature référendaire que
nous avons vécue).
Le B.A. BA de la démocratie,
c’est la définition d’un agenda politique. Un agenda, c’est
quelques choix objectifs clairs, des engagements, un débat
impliquant tous les Européens. Aujourd’hui, outre le réexamen de
la Constitution
et la préparation des nouveaux élargissements, la refondation de
la stratégie de Lisbonne est indispensable. Avec l’association
Confrontations Europe, j’avance quatre objectifs :
- Un véritable budget européen avec des ressources
propres et une politique de meilleure utilisation de l’épargne
pour financer des investissements immatériels et
productifs aujourd’hui bien trop faibles ;
- Vingt ans après l’Acte Unique, la réalisation du
marché unique est aujourd’hui en rade. Il faut renouveler
l’objectif et pour le réaliser, établir la liberté de
circulation des personnes et mettre en œuvre des biens publics
européens ; avec des compétences européennes pour un développement
massif de la formation tout au long de la vie et des
qualifications professionnelles, la formation d’un marché du
travail européen.
- Des politiques industrielles communes de recherche,
d’innovation, de réseaux, doivent répondre à des choix sociétaux
(développement durable, santé, sécurité), ce qui exige de définir
les responsabilités des entreprises européennes et de
s’extraire du « patriotisme » national.
- Un nouvel essor du dialogue social européen est
indispensable notamment pour traiter les restructurations et la
mobilité, avec des conventions collectives à l’échelle de
l’Union.
En même temps la
volonté de participation des citoyens prendrait appui sur des
politiques d’éducation et d’information dignes de ce nom.
Quelle est l’éducation à l’Europe aujourd’hui ? Nulle.
La réforme des programmes, un effort sans précédent pour le développement
des échanges scolaires et universitaires, sont nécessaires. Des
missions d’information pilotées par les acteurs de la société
civile devraient être mises en place et les médias être interrogés
pour leur déontologie dans la couverture de l’actualité européenne.
Sur ces bases la consultation des citoyens dans la vie communautaire
prendrait tout son sens. Aujourd’hui elle est circonscrite aux
arcanes bruxellois, avec ses acteurs spécifiques. On pourrait lui
donner des assises locales et établir des réseaux transeuropéens
pour permettre un réel débat public. Outre son devoir d’agenda,
chaque institution communautaire serait tenue de rendre des comptes.
En France et
ailleurs, l’obstacle essentiel dressé contre cette perspective,
est que l’Etat-nation fait actuellement écran entre le citoyen et
l’Europe. En 1998, dans
un rapport
au gouvernement, j’ai présenté des propositions permettant de
lever cet obstacle. Elles restent valides.
Le Ministre délégué
aux affaires européennes doit être rattaché au Premier ministre,
et le Parlement doit être responsable de la délibération publique
sur la politique européenne du gouvernement. Comment peut-on
discuter sérieusement d’une loi de finance et voter un budget
sans intégrer des engagements européens tels que le Pacte de
Stabilité et de Croissance (sauf pour les dénoncer par démagogie
alors que nous les avons signés dans notre intérêt) ? Les
programmes nationaux pour la mise en œuvre de la stratégie de
Lisbonne sont l’exemple caricatural des dysfonctionnements actuels :
aucune comparaison avec les politiques des autres pays, aucune
participation de la société civile à l’élaboration et au suivi
des programmes. C’est au ministre en charge des affaires européennes
appuyé sur une délégation, qu’il reviendrait de mettre en place
ce dialogue et cette participation, d’élaborer une réflexion
prospective, d’orchestrer la définition de l’agenda. Chaque
ministère, chaque administration devra former ses personnels, européaniser
sa conscience, son information.
La décentralisation de la participation est indispensable, et le rôle
des associations et collectivités territoriales décisif. Les régions
veulent pouvoir décider du choix des projets bénéficiant des
fonds structurels. Il faut y faire droit sous condition de préparation
démocratique et de cohérence interrégionale. Sans oublier la
capacité – aujourd’hui en souffrance – des collectivités
locales à prester – ou déléguer - des services d’intérêt général
dans le contexte d’une économie ouverte et d’un espace européen.
La création de missions régionales permanentes d’information et
d’accès à l’Europe pourrait être un levier important de
mobilisation. Les associations, les syndicats, les entreprises, pour
lesquelles l’Europe doit devenir l’espace naturel, pourraient
s’y impliquer, hors de la tutelle des préfets et autres organes
de l’Etat. On pourrait monter un réseau informel d’échanges et
un dialogue interentreprises sur les enjeux économiques et sociaux
européens. Susciter partout l’entrée de nos concitoyens dans des
réseaux européens de dialogues et de projets.
Ces propositions permettraient aux Français de retrouver la route de
l’Europe et d’y accroître leur influence. Nous avons un grand
retard par rapport à d’autres pays – Angleterre, Allemagne, et
bien d’autres. Retrouver notre crédit exige l’effort d’écoute
et de relation aux autres.
Philippe
Herzog
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