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Audition pour le Comité économique et social sur
le Livre blanc de la Commission sur une politique de communication
européenne
9
mai 2006
M.
Herzog.- Je viens aujourd'hui vous
parler de la politique de communication européenne. La consultation
entreprise par
la Commission
témoigne d'un début de prise de conscience de la carence et des
biais de l’information sur l'Europe. Les critiques de la société
civile et de ses organisations, en France et ailleurs, ont été
utiles. Mais le Livre blanc de
la Commission
nous propose une approche uniquement ciblée sur la communication,
qui me paraît insuffisante. En effet, nous évoluons dans un
contexte de crise de confiance des citoyens envers la politique et
l’Europe. C’est une crise de confiance, mais aussi une crise
d’identité, d’identification, qui affecte particulièrement
l'Union. Le projet européen ne fait plus sens.
Lorsque l'on évoque la
question de l'information, il faut être plus ambitieux et viser
davantage encore la participation, le retour des citoyens vers le
projet européen. Cette ambition implique des efforts importants,
des révisions difficiles des comportements des dirigeants
politiques, nationaux et européens, et que les problèmes de méthode
ne soient pas séparés de la question du sens. Dès lors que l'on
souhaite relancer un débat public sur l'Europe – ce n’est pas
la première fois –, la tentative ne doit pas être séparée de
l'élaboration de nouveaux choix politiques.
L'Union n'est pas en mesure de
bien faire face aux défis du monde actuel. Elle effectue de petits
pas dans la bonne direction, mais elle n'offre ni des idées claires
ni des politiques à la mesure des défis de la mondialisation, de
la démographie et de la technologie.
Je m'appuierai aujourd’hui
sur deux de mes anciens rapports. Celui de 1996 au Parlement européen
sur la participation des citoyens ; celui de 1998 sur
l'implication des Français dans l'espace communautaire, en
particulier pour les relations sociales et industrielles.
J'actualiserai certaines de mes propositions. Je note que le groupe
de travail réuni auprès de la représentation de
la Commission
, à Paris, a repris mes rapports et plusieurs de leurs
propositions, considérant, comme moi, qu'elles mûrissent et sont
d’actualité. Les dirigeants politiques ont pris du retard. Sans
doute pouvons-nous espérer faire aboutir certaines de ces
propositions, alors que nous n'en n'étions pas capables il y a une
dizaine d’années.
Mes propos se développeront
en deux parties. La première est une analyse critique du Livre
blanc. La deuxième porte sur l’actualisation de mes propositions.
Dans le Livre blanc de
la Commission
, le diagnostic est occulté ; certaines propositions sont intéressantes,
mais trop peu ambitieuses et mal ciblées.
A l'évidence, la situation
dans laquelle nous nous trouvons actuellement appelle un diagnostic.
Les referendums en France et en Hollande, et les réactions dans
différents Etats membres appellent des enseignements, une réflexion
politique approfondie. Cette observation est valable pour Paris
comme pour Bruxelles. Or, le texte sur la politique de communication
ne propose aucune analyse des référendums – ce qui est paradoxal
– alors que les citoyens expriment une désaffection vis-à-vis de
l'Union européenne. Sans pousser plus avant l'analyse,
la Commission
cherche à « communiquer ».
Les causes de cette désaffection
des citoyens sont bien plus profondes qu'un simple manque de
communication de la part des institutions européennes et
nationales. Il y a eu des défauts d'information, mais aussi de la désinformation.
Par exemple “l'Europe bouc émissaire” est un procédé facile
pour masquer nos propres insuffisances et responsabilités
nationales. Et, le
manque d'éducation et d'implication des citoyens, au quotidien,
dans les affaires européennes mériterait d’être considéré.
Pour pallier de telles carences sérieusement, il ne suffira pas de
communiquer. Et comment répondons-nous à la demande de sens ?
Quand l'Europe est présentée comme protectrice de nos acquis
sociaux, on crée un énorme malentendu. Je ne prétends pas que
l'Europe ne nous protège pas, d’une certaine façon. L’euro
nous permet d’éviter les dévaluations compétitives et de bénéficier
de taux d'intérêt bas.
Mais l'Europe n'a pour rôle
de nous protéger, elle doit surtout nous faire prendre la mesure
des nouveaux défis, en particulier celui de la mondialisation. Elle
doit nous inciter à bouger, et elle le fait
d'une certaine façon. En France, on cherche une Europe protectrice
un peu comme appui et relais de l’Etat-providence : c’est
un terrible malentendu. Je ne citerai pas les dirigeants éminents
qui l’entretiennent constamment ; mais les Français, bien
entendu, n’y croient plus.
D’autre part, lorsque des
propositions sont faites en France pour l’Union, c'est d’une façon
floue et non convaincante.
La France
ne sait pas ou ne sait plus ce qu'elle veut pour l'Europe, ce qui
suscite une certaine anxiété chez les citoyens. Quand il est
question de « l'Europe sociale », la notion
d’harmonisation par le haut est largement un fantasme, je ne dirai
même pas un mythe, car on n’y adhère pas. Les situations
nationales sont différentes, les besoins ne sont pas les mêmes
selon les pays, et l’incertitude sur la croissance économique à
venir est telle, que l'harmonisation sociale par le haut ne veut
rien dire ! D’autre part le patriotisme économique national
est-il compatible ou non avec la construction de l'Europe ? Que
signifie l'Europe puissance et est-ce sa vocation ?
Nous sommes en plein désarroi
par rapport à ce que veut réellement
la France. C
’est pourquoi un examen de conscience me semble nécessaire dans
chaque pays, à commencer
par le nôtre, mais aussi en Grande-Bretagne et ailleurs. Un examen
de conscience des dirigeants de l’Union me paraît également nécessaire.
La Commission
n’y procède pas. Par exemple, s’agissant de la stagnation de
la Stratégie
de Lisbonne, elle incrimine les Etats membres et le Conseil ;
or les autres instances de l'Union européenne ont aussi des
responsabilités et des comptes à rendre.
Je déplore l’absence
d’une analyse critique du système institutionnel de l'Union européenne
après les référendums négatifs. Ce n'est pas la première fois
que ses instances prétendent se rapprocher
des citoyens. Je l'ai entendu
dire depuis au moins dix ans. Mais aucun diagnostic n’a été fait
pour comprendre pourquoi l’on n’a pas réussi à se rapprocher
des citoyens. Et, à nouveau, sort un Livre blanc !
Or des réflexions et des
tentatives antérieures ont vu le jour, dont il n'est plus fait état
ici. Elles étaient plus ambitieuses qu’aujourd’hui. D’abord
au niveau du Parlement européen, avec mon rapport de 1996 qui a été
largement accepté même s'il n'a pas été appliqué. Ensuite, au
niveau de
la Commission Prodi
, avec un travail sur la gouvernance de l'Union, dont les raisons de
l’échec n'ont jamais été tirées au clair.
Je veux bien que l'on
communique. Mais la relance de
la Stratégie
de Lisbonne n'a fait l'objet d'aucune délibération. Pourquoi cette
Stratégie n’avance pas, et que faire ; la relancer, la
refonder ? Il n’y a eu aucun débat public. Concernant le projet
de directive Bolkestein sur les services, aucune consultation préalable
n’avait été organisée, à la différence du plan d'action sur
les services financiers, lequel fait l'objet de consultations, préalablement
à chaque texte, avec les professionnels. Quiconque veut se brancher
sur ce plan d'action peut, un an avant une décision législative, réfléchir
à ce qui se prépare. Rien de tel avec le
projet Bolkestein sur les services, qui était pourtant l’une des
clés de voûte de la tentative de réalisation du marché unique.
Le Livre blanc sur la
communication parle d’une approche radicalement nouvelle. Cela
pourrait être le cas si, comme dans ses tentatives antérieures,
l'Europe s'interrogeait sur la démocratisation de son système institutionnel. Si
l’Union retenait l'objectif de bâtir un espace public européen
(la base dans l’esprit d’Habermas d'une démocratie
constitutionnelle), une politique de communication trouverait bien
sa place. Nous ne sommes pas dans ce cas de figure puisque
la Constitution
vient d'être refoulée. On entend parler de l’ouverture d’un
espace de débat public. Mais nous ne sommes pas dans la situation
imaginée par Habermas, où les choix communautaires seraient délibérés
et mis en œuvre avec les citoyens. Arrivant après l'échec de
la Constitution
, qui n’a pas été analysé, cette politique de communication
m’apparaît comme un succédané.
Comment voulez-vous que les
citoyens y trouvent leur miel, alors que les dirigeants font
l’impasse sur la relance de l’Union après l'échec de
la Constitution
? Si
la Commission
disait que celle-ci n’est pas morte, qu’en tous cas certaines
dimensions importantes sont nécessaires pour que la démocratie européenne avance, alors une
politique de communication ferait sens. Elle s'inscrirait aussi dans
un agenda politique qui répondrait à la situation actuelle.
Mais, dès lors que rien
n’est dit sur ce que l'on va faire du projet constitutionnel –
j’insiste –, chacun est fondé à penser que la politique de
communication remplace l'objectif d’avancée démocratique. Voilà
pourquoi j’émets un grand doute sur le fait que cela suffira à
établir ou rétablir le contact avec les citoyens, si tant est
qu'il ait vraiment existé depuis dix ans. Cela étant, je n'ai
jamais été un partisan du tout ou rien. Si cette tentative de
communication contient des dispositions utiles, tâchons de les
saisir.
Les deux principes énoncés
dans le Livre blanc sont recevables. Premièrement, il faut chercher
le dialogue et éviter une communication purement descendante. Deuxièmement,
il faut travailler en partenariat avec les Etats membres. Mais ces
deux principes ne sont valables que si chacun les prend réellement
au sérieux.
Puisque les citoyens ne sont
ni confiants ni éduqués, le dialogue ne va pas se créer si
facilement. Lorsque
la Commission
souhaite, ipso facto, “rendre possible la participation sans réserve
des citoyens”, je rêve !
Prendre au sérieux une volonté de dialogue allant jusqu'à la
participation devra nous conduire à des
propositions plus ambitieuses.
D’autre part, travailler en
partenariat avec les Etats membres c’est bien, sauf que ceux-ci
font écran entre les citoyens et l'Europe. L'approche de
la Commission
reste typiquement inter institutionnelle, elle ne remet pas en cause
les pratiques des Etats membres, ni celles de l'Union en tant que
telle. Elle ne permettra pas un partenariat à la mesure des défis.
Il faut critiquer l'actuelle
relation inter institutionnelle entre l’Union et les Etats
membres, pour rectifier les comportements et réussir à toucher les
citoyens, ce qui est l'objectif final. De ce point de vue, les
propositions sont bien trop courtes. Il faut aller vers des
engagements qui visent vraiment une participation.
Je n'ai absolument pas
l'habitude de me citer, mais je pense – comme d'autres ici – que
les rapports de 1996 et de 1998 viennent peut-être à temps. J'en
retire deux principes pour répondre au Livre blanc. D’une part,
en même temps que l'on communique, il faut modifier le
fonctionnement du système institutionnel, pour permettre la
participation. D’autre part, il n’y a pas de participation sans
une implication sur des choix politiques qui font sens. La
participation ne doit pas être une pure affaire de procédure, elle
doit se bâtir sur des politiques européennes à construire, il ne
faut pas séparer la forme du contenu.
Le système institutionnel
européen a des mérites. Le triangle Commission, Conseil,
Commission ne doit pas être renversé. Mais il faut rendre
responsables les trois piliers du triangle. En 1996, je soulignais
que certaines fonctions doivent être revalorisées afin que le système
institutionnel soit ouvert aux citoyens. Actuellement les procédures
ne sont pas adaptées pour recevoir des avis. J’écrivais que
“les exécutifs consultent, mais uniquement pour affermir leurs
propres choix.” D’autre part, les décisions ne sont pas situées
dans leur contexte. Leurs effets réels dans la société et dans
l’économie ne sont pas analysés et la réaction de la société
est négligée.
A partir de ces deux constats
de faiblesse du système institutionnel, je soulignais la
nécessité de rehausser quatre fonctions, à commencer par
la délibération. J’écrivais : “Les dirigeants ne délibèrent
pas des options. Ils mènent campagne de communication sur des
positions arrêtées.” Cette attitude ne passe pas, et
d’ailleurs elle n’est pas efficace. La délibération des choix
de l'Union doit devenir un impératif.
Ensuite l'information. J’écrivais :
“l'information est foncièrement défaillante, opaque, cloisonnée,
segmentée. Elle ne parvient pas à la très grande majorité des
citoyens ou de façon caricaturale. La cause première de cette
carence se situe au niveau national.”
Troisièmement, la
consultation. Des trois pôles du triangle, c'est
la Commission
qui consulte le plus, mais principalement dans une optique de
management participatif. Je notais que “le système de
consultation de la commission est bruxellois, réservé à certaines
organisations. Il ne descend pas à la base.”
Enfin, la représentation.
Pour délibérer, informer et consulter, les dirigeants politiques
nationaux et européens doivent réévaluer leurs devoirs envers les
citoyens. J'indiquais que “le cumul des mandats, en particulier le
cumul de mandats et de fonctions exécutives, était contre
productif par rapport à l'exercice des fonctions de député européen
et aux devoirs qu'il implique envers les citoyens.”
Et j'insistais beaucoup sur le
devoir d'agenda. L’Union n'a pas d'agenda politique. Les élections
au Parlement européen n’ont pas lieu sur la base de programmes.
Nous envoyons des gens à l'Europe sans engagement, ni mandat. Et
dans les institutions, quel est l’agenda ? Lisez le texte qui sort
du Conseil tous les six mois : soixante points dont le suivi et l'évaluation
ne sont jamais réalisés. Puisqu’il n’y a pas d'agenda
politique, les citoyens ne peuvent pas s'intéresser à la dynamique
européenne. Devoir d'agenda et devoir de suivi et d’évaluation
des politiques de l'Union : voilà un leitmotiv de mes propos,
qu’il s’agisse de
la Stratégie
de Lisbonne, du budget, etc…
J’en viens à ma deuxième
partie, qui concerne les propositions d’abord au niveau français,
puis au niveau communautaire.
Pour
la France
, avec le groupe de travail présidé par Martine Clément,
reprenons les propositions de
1998. L
'Etat français, pour être un partenaire de
la Commission
, comme lui demande le Livre blanc, pourrait prendre
plusieurs engagements. J’en propose sept, en
actualisant les six priorités de mon rapport de 1998.
Le premier point reste valable
en l'état : le ministre délégué aux affaires européennes est rattaché au Premier
ministre. C'est un ministre à part entière. Il n'est pas délégué
auprès du ministère des Affaires étrangères.
L'Europe n'est pas une politique étrangère. L'Europe est une
politique intérieure.
Deuxièmement, après une
large concertation, le gouvernement établit un agenda politique
d'initiatives pour la construction européenne.
La France
définit ce qu'elle veut faire. J'ai dit tout à l'heure qu'elle ne
le sait pas aujourd’hui et qu'il n'y a jamais délibération des
choix européens de
la France. Nous
sortons d'un référendum qui a été un séisme, suivi d’un
silence assourdissant. Aucun enseignement collectif n’a été tiré,
aucun plan B n’a été présenté, aucune stratégie de ré
implication dans un espace où nous nous sommes discrédités.
En 2007, il y a des élections
européennes, ensuite
la France
va présider l'Union au deuxième semestre 2008. Nous pourrions
exiger des candidats à
la Présidence
de
la République
qu’ils présentent de grandes options de politique européenne, en
sortant des bêtises traditionnelles telles que « l'Europe
sociale » sans contenu, j'en passe et des meilleures. Bien
entendu, ils devront dire ce qu’ils comptent faire de
la Constitution. Ce
n'est pas mon propos aujourd'hui, mais je pense qu'il serait grave
de tirer une croix sur le projet. Des éléments positifs doivent et
peuvent être sauvés, pourvu que l'ambition politique soit au
rendez-vous. Nos dirigeants doivent s'engager à sauver ce qui
pourra l'être. Dans le débat référendaire, les parties I et II
n'ont été contestées
par personne, excepté les extrêmes radicales, qui sont fortes dans
ce pays mais qui, je l'espère, ne forment pas une majorité. Extrêmes
des deux bords, et de fait il y a autant de nationalistes à gauche
qu’à droite dans ce pays.
Autre question. Aujourd’hui
chaque gouvernement présente un programme national pour la mise en
œuvre de
la Stratégie
de Lisbonne. Vous allez émettre un avis. Je formule deux critiques
générales.
D'abord, l’Etat ne procède
a aucune comparaison.
La France
fait-elle mieux, moins bien que d'autres ? Quelles leçons
tire-t-elle de la comparaison avec les autres Etats membres ? Il
n’y a rien dans le programme national, ce
qui signifie que la méthode ouverte de coordination - qui est la
clef de la relation intergouvernementale -, est nulle et non avenue
puisque nous ne comparons pas nos politiques à celles des autres.
Ensuite, il n'y a pas de participation. Le texte est déjà écrit
sans que les citoyens aient été saisis. C'est l’autre carence :
nous n’impliquons pas les Français dans l'élaboration de nos
programmes nationaux.
Après l'échec du référendum,
dans les domaines où elle souhaite des politiques communes,
la France
doit annoncer la couleur, et le gouvernement doit définir sa
position et sa ligne d'action. Je citerai l’exemple de la
politique énergétique européenne. Je suis étonné de constater
qu'il n'y a aucun débat national à ce sujet en France. Au moment où
les Anglais sont intéressés, où l'Allemagne fait de la résistance,
j'aimerais qu'un débat s'instaure.
Mais on ignore quelle est la
politique de
la France. Je
pourrais être encore très long sur cette deuxième proposition :
nous voulons un agenda politique faisant l'objet d'une délibération.
Troisièmement, le Parlement
national est responsable de la délibération publique de la politique européenne de
la France
et de celle du programme de
la Commission
et du Conseil.
Outre les exemples précités,
chaque année, notre Parlement préciserait la cohérence entre la
poltiique de
la France
et celle de l'Europe pour le budget, les réformes structurelles intérieures,
les actes législatifs. Chaque année, l'Europe entrerait ainsi dans
le quotidien parlementaire. Prenons le cas du budget. La dissociation entre
la préparation du budget national et le Pacte de stabilité et de croissance, et plus généralement
les grandes orientations de politique économique européennes est
proprement scandaleuse. Les
deux devraient être liés.
La France
doit s'engager à réduire sa dette publique et à contenir son déficit,
en honorant cet engagement européen qui est dans notre intérêt,
et d’ailleurs nous l’avons co-signé.
Nos dirigeants devraient dire
aux Français pourquoi et comment nous nous engageons dans le pacte
de stabilité et de croissance. C'est notre intérêt, et ce faisant
la France
aurait une légitimité pour dire en même temps ce qu’elle
souhaite pour que l’Union ait une véritable politique économique.
La méthode ouverte de
coordination a retenu des lignes directrices pour l'emploi.
La France
y a souscrit. Dans les cases de son programme national, l’Etat
inscrit les solutions nationales. J'aime autant vous dire qu'il y a
une grande différence entre les lignes directrices européennes et
les réformes intérieures concernant la politique du marché du
travail et de l'éducation. La formation tout au long de la vie, par
exemple, où est-elle ? Jadis, j'ai vu les trente-cinq heures
dans les cases du programme national. Evidemment, elles n'étaient
pas dans l'esprit des lignes directrices européennes. Si nous
prenons celles-ci au, nous devons définir nos choix intérieurs en
accord avec elles, ou alors il faut dire qu’on les refuse.
Quant à la délibération des
actes législatifs communautaires, elle est d'autant plus nécessaire
que 60% du droit intérieur est une transposition des actes
communautaires.
Je n'ose pas évoquer la
fameuse directive Services. Je suis stupéfait de constater qu'après
le bon travail mené par le Parlement européen, les médias et les
gouvernements restent silencieux alors qu’elle a été l’une des
clés de la campagne référendaire. Nous devrions demander des
comptes aux champions du non. Je me souviens d'un article de première
page d'un grand quotidien national du soir, écrit par un analphabète
de l'Europe. Il affirmait que le Parlement européen n'ayant aucun
pouvoir en matière de législation européenne, la directive
Bolkestein allait passer. C'était absurde. Je suis de ceux qui ont envoyé
à ce journal un article en demandant le droit de réponse. J’ai
reçu une fin de non recevoir. Voilà la démocratie française, et
personne ne demande des comptes aux organes de pouvoir !
Quatrièmement : chaque ministère
doit assumer une responsabilité publique pour l'information et la
consultation en matière de politique européenne. Il faut donc une
réforme des ministères.
Le ministère des affaires
européennes ne doit pas simplement être placé auprès du Premier
ministre, il doit aussi être en charge du dialogue et de la
participation, veiller à la qualité de l'information et aux
conditions de participation des citoyens. C'est ce que je proposais
en 1998 et qui reste encore valable aujourd'hui.
Chaque ministère doit s'européaniser.
En 1998, je n’avais trouvé que deux personnes du ministère de
l’Emploi qui suivaient les affaires européennes. Dans les carrières,
passer quelques années à l’Europe, c’était se mettre sur une
voie de garage. Du côté du ministre, on m’a dit : “Je n’ai
pas beaucoup d’énarques à ma disposition, donc de gens capables,
à mettre sur ces dossiers.” Sans doute il y a eu quelques progrès
ensuite, mais il serait bon de s’en assurer.
Cinquièmement, comme le
propose le groupe présidé par Martine Clément, il faut établir
le rôle des collectivités territoriales pour la participation des
citoyens et le débat sur l'Europe.
Les régions veulent pouvoir décider
du choix des projets bénéficiant de fonds structurels. Il faut y
faire droit sous condition de préparation démocratique et de cohérence
interrégionale. D’autre part, dans toute l'Europe les communes
font face à des responsabilités nouvelles pour les services d'intérêt
général (services sociaux, énergie, transport, eau, déchets,
etc...). Il faut bâtir la capacité de choix des communes et des
groupements de communes – leur aptitude économique.
La façon dont elles vont
pouvoir, dans le contexte européen, prester des services d'intérêt
général ou les faire prester par le privé, avec qualité et
efficience, constitue un enjeu considérable.
Et puis le rôle pour l’accès
de tous les citoyens à l'information européenne, aujourd’hui
inexistant, est à organiser. Je propose de reprendre ma proposition
de 1998 : créer des missions régionales d'information
permanente sur l'Europe. L'accès à l’Europe doit être l'affaire
des régions et des communes. Des missions seront confiées à des
associations d’intérêt général à composition pluraliste, dont
des cadres ou dirigeants d’entreprises, détachés pour assumer
cette tâche. Pouvoir quitter son entreprise, son syndicat, par
exemple pendant trois ans, pour entrer dans des associations d’éducation
et d'information sur l'Europe, pour des missions régionales, auprès
des conseils économiques et sociaux régionaux ; cette
proposition doit pouvoir aujourd'hui et être mise en place.
Sixièmement : créer un
réseau informel d'échanges pour diffuser le dialogue économique
et social européen dans les entreprises. J'ai été frappé de
constater que seule une minorité de cadres et
de syndicalistes connaît et
comprend réellement l'Europe. Il faut pouvoir élargir beaucoup ce
nombre et créer un échange interentreprises. Ce réseau informel
d'échanges sur l'Europe dans les
entreprises serait à des
partenaires d’économie sociale et publique. Plutôt qu’à
l’initiative du gouvernement, très mal placé pour initier un échange
libre et démocratique, le Conseil économique et social pourrait-il
envisager de mettre cette proposition en place, en lien avec les
CESR ?
Septièmement : développer
un réseau informel de relations, entre les acteurs français
publics et privés auprès de la représentation permanente à
Bruxelles, pour créer leur synergie et mieux placer
la France
en pouvoir d'influence dans le système institutionnel. Depuis mon
rapport de 1998, je dois reconnaître que la représentation française
a changé et je salue ses efforts. Cela étant dit, nous ne sommes
pas au bout du voyage. Quand on voit ce que font les Anglais,
c’est plus qu’une synergie à la représentation anglaise,
c’est aussi des journaux, des forums incessants au sein du
Parlement européen et dans tout l'espace bruxellois. Ils ont trois,
quatre journaux d'information là où
la France
vient seulement d’en créer un, qui est d'ailleurs
méconnu. Les vecteurs français de l'influence et de la relation
avec les autres en profondeur restent à bâtir.
Venons-en maintenant au niveau
de l'Union européenne. Une relation directe entre
la Commission
et les citoyens doit s’établir. Ce n'est pas contradictoire avec
le partenariat que
la Commission
souhaite avec les Etats membres. Mais si l'Union ne communique que
par le biais et qu'avec l'accord des Etats membres, elle n’aura
pas de légitimité.
La Commission
et le Parlement européen cherchent à avoir une relation directe.
Je n'ose pas parler du Conseil, qui n'en a aucune et n’en a cure.
Reprenons les quatre fonctions
démocratiques examinées dans le rapport de 1996.
1. La délibération des
politiques de l'Union est essentielle. Sans un agenda , aucune délibération
n’est possible. Nous devons exiger du Conseil, et pas seulement de
la Commission
, l’élaboration d’un agenda politique comportant cinq ou six
points clés. Si la politique énergétique devient une question
fondamentale, alors elle doit être dans l’agenda avec un devoir
de rendre des comptes. Si le budget doit être réformé en 2008 –
ce qui a été décidé – alors cela doit être dans l’agenda
politique, avec délibération de propositions que chaque citoyen
devrait avoir à connaître. Vingt ans après l'Acte
unique, la réalisation du marché unique et l’intégration économique
n’avancent plus dans de nombreux domaines. Renouveler l'engagement
du marché unique et définir les conditions nécessaires pour le réaliser
: c’est un axe essentiel dans l’agenda politique. Lors de
la « relance » de
la Stratégie
de Lisbonne, les institutions n’ont pas fait l’effort de
diagnostic pour saisir ce qui ne marche pas.
La Commission
veut une « meilleure régulation ». Soit. Mais tout le
monde confond abusivement réglementation et régulation. Et si,
dans certains secteurs, il faut une régulation européenne, alors
il est temps de s'engager à la bâtir.
En ce qui concerne la question
sociale, il faut aller vers une approche européenne plus ambitieuse
des réformes des marchés du travail , axée sur le progrès général
des connaissances et des compétences, une revalorisation et une redéfinition
du travail et de l'éducation. Ceci appelle des objectifs et des
ressources pour des politiques de l’Union complémentaires des réformes
nationales. Je proposais
en 1996 la réunion d’une conférence annuelle sur la politique économique
et sociale de l’Union. Dans un dialogue interactif entre les
nations et l'Europe, le Parlement européen pourrait y susciter la
mise en cohérence des politiques nationales et de la politique de
l'Union.
2. L
'information
est au coeur de la politique de communication de
la Commission. Mais
je le répète, pour que la communication soit reçue, il faut des
gens éduqués.
Permettez-moi une parenthèse.
Je viens d'être nommé président de l'Institut pour l'éducation financière du public,
l’Autorité des Marchés financiers considérant qu'il fallait
agir. L'information sur la finance existe, mais le public ne la reçoit
pas parce qu'il n'est pas éduqué et qu’il est méfiant. C'est
exactement pareil pour l'Europe. Si l'Europe ne veut pas se mêler
de la question de l'éducation, les gens ne recevront pas
l’information. Il faut élaborer la dimension européenne de l’éducation,
et la politique qui doit la susciter. Cela conditionne l'utilisation
de l'information.
La Commission
se contente de petits compléments à Erasmus, alors qu’il faut
des jumelages scolaires systématiques. J’insiste : l'Europe
doit être comptable d’une éducation européenne avec des
ressources propres.
Il s'agit d'éducation dès le
primaire, et bien sûr de l'éducation tout au long de la vie. Il y
faut une implication de la société civile, et notamment des
entreprises, en partenariat avec les systèmes éducatifs. Sur les réalités
de l’Europe et du monde, les cadres d'entreprise et les
syndicalistes ont autant et peut-être plus à dire que les
enseignants.
D’autre part, il faut
pouvoir se retrouver dans le maquis des informations. Le moins que
l’on puisse dire est que celles qui
descendent de Bruxelles ne sont ni claires, ni audibles.
La Commission
signale que cette
information doit être disponible par internet, que les handicapés
et les minorités doivent la recevoir. Désolé, mais c’est bien
trop court !
Les missions régionales d'accès
à l'Europe que nous devrions créer aideraient les gens à s’y
retrouver. Il y a une multitude d'informations sur l'Europe, mais
c'est le parcours du combattant pour trouver celle dont on a besoin.
Les missions doivent aider à tirer au clair quelle est
l'information pertinente, quelle est celle qui manque. Je pourrais
vous citer mille exemples.
Les médias ont le plus
souvent alimenté le scepticisme et le sentiment que l’Europe est
loin des gens, excepté quelques bonnes émissions dans la dernière
période. On commence à entendre quelques petites choses... Mais il
est temps de poser le problème plus général des médias, ici
comme dans d'autres pays. Il faudrait au moins demander d’eux une
déontologie, et qu'ils rendent des comptes. Personnellement, je
suis favorable à ce que l’esprit de service public d’intérêt
général concerne tous les médias.
Lors de la campagne référendaire
en France, pourquoi certains dirigeants politiques, jusqu’alors inconnus, ou
sans consistance autre que partisane, ont-ils eu pignon sur rue ?
Tout simplement parce que notre
conception de la proportionnalité veut que des représentants du
non soient massivement présents.
Très bien. Mais s'ils ne connaissent rien à l'Europe et même si
leur information est truquée –
je donnais tout à l’heure un exemple à propos de la directive
Services – est-ce vraiment de démocratie
qu’il s’agit ? Bizarre !
Par contre, les acteurs européens
(syndicalistes, associatifs, etc…) qui, pour de bonnes raisons, étaient
pour
la Constitution
parce qu'ils s’étaient investis depuis des années dans la
construction de l’Europe et savaient le prix de cette avancée,
n'ont pas eu droit au chapitre ! Quelle est notre conception de la démocratie
et des médias ? Ne pouvons-nous pas poser ces questions
publiquement ?
La question de l'information
est aussi celle de la transparence des institutions. Grâce aux
nordiques,
la Commission
reprend l’idée que les réunions du Conseil doivent être
transparentes, au moins pour les actes législatifs. Nous saurions
ainsi enfin comment se comportent nos dirigeants, et quelles
tractations sont les leurs : “Je te prends ci si tu me donnes ça”.
Enfin, il y a un devoir d'évaluation.
L'information doit faire l'objet d'un feed-back. Les citoyens veulent être informés,
mais il faut aussi que leurs avis puissent remonter. Les politiques doivent être évaluées par
la société civile et non simplement par ceux qui les ont faites et
sont toujours autosatisfaits. A défaut d’évaluation externe, la
méthode de coordination n’est pas ouverte, elle est devenue une véritable
logomachie intra-institutionnelle. Vous lirez dans la prochaine
Lettre de Confrontations Europe le point de vue de Jacques Delors
pour qui cette méthode ne sert ainsi pratiquement à rien.
Je souhaite qu’on fasse en
sorte qu‘elle serve. L'évaluation appartient à tous, en
particulier à vous-mêmes, qui êtes des représentants de la société
civile.
3 . La consultation est une
grande absente du Livre blanc, lequel préfère la démocratie
directe. On y parle des sondages. C’est très important n’est-ce
pas ! Mais la démocratie directe par sondage, n’est pas la démocratie.
Nous sommes là dans une politique où il n'y a plus de projet.
Certains sondages révèlent des préoccupations. Alors les
politiques répondent par des mesures et par des lois.
Permettez-moi de citer un
philosophe canadien, John Saul : “Nous sommes assaillis de réponses
à des questions qui n'ont jamais été posées.” Nous évoluons
dans une véritable déshérence démocratique. Voilà ce qu’est
la communication : à partir de sondages, descend une communication
sur des réponses à des questions qui n'ont pas été posées.
La Commission
parle information mais il
y a un devoir de consultation lié à l’information. Il s’agit
d’un droit d'expression. C'est d’ailleurs perçu dans le Livre
blanc : “Les gens doivent pouvoir s'exprimer et recevoir au moins
des réponses à leur avis.” Qui va organiser ça ? Les
missions régionales d'information et d'accès à l'Europe devraient
recevoir ces avis. Ensuite, il faut des synthétiseurs d'avis –
dont vous êtes –, leur
rôle doit être reconnu et rehaussé. Recevoir les avis et les
ramener vers les institutions suppose des réseaux intermédiaires
vivants, associations, syndicats, réseaux d’entreprises,
collectivités, des CES pris au sérieux, et non pas des avis qui
restent dans les armoires.
Bien entendu, intervenir dans
une consultation suppose des outils. La société civile doit
pouvoir élaborer elle-même ses réflexions. Les conseils économiques
et sociaux, le CESE fournissent des avis élaborés. Il en faut
d'autres. Il est temps de créer les statuts d’entreprises européennes.
On parle d'observatoires. En 1998, je proposais la création d’un
centre de prospective indépendant des organes institutionnels, et
pouvant s’exprimer sur les grandes orientations de politique économique.
De façon générale, l'Union
est en manque d'organes de réflexion sur la globalisation et sur la
place que doit occuper l'Europe dans le monde. Prenez, par exemple,
les questions du commerce mondial, que j'ai suivies de très près.
Les outils de prospective et d'élaboration ne sont pas à la
hauteur du défi.
La Commission
en dispose. La société civile a commencé à élaborer ses propres
réflexions. On doit aller beaucoup plus loin. L’association Oxfam
dispose d'une expertise considérable et, à partir de ses réseaux
d'action, d'un pouvoir réel. Par contraste, remarquez
l'insuffisance des moyens d'expertise et d'influence de
la France
– cantonnée à l’agriculture.
Autre question : vous
pourriez préparer un rapport sur la relance du dialogue social
européen. En1998, mon rapport titrait là-dessus : avec
l'euro, bâtir les relations industrielles. Par exemple face aux défis
des restructurations, nous devons rehausser le dialogue social européen.
C’est un outil intéressant et exemplaire ; d’ailleurs on
cherche à s'en inspirer dans l'espace national. Aujourd’hui, le
dialogue social européen manque de souffle, il faut lui donner une
nouvelle impulsion.
Je conclurai par le rôle et
la responsabilité de la société civile. Les entreprises comme les
institutions sont confrontées à une demande de sens. Leur expérience
et leurs motivations propres doivent les conduire à prendre la
parole dans l'espace public européen. N'attendons pas des bons
gouvernants qu’ils accomplissent le travail à notre place. Je
m'inscris dans la réflexion qui est celle de Jean Gandois : il
parle d’entreprises citoyennes, c’est-à-dire qui prennent la
parole dans l'espace public, qui
prennent soin de leurs racines européennes, qui cultivent des
traditions de gouvernance partenariale à renouveler. L’entreprise
face à la demande de sens, ceci s’inscrit dans notre sujet
aujourd'hui. Pour des citoyens et des salariés pro-actifs, une
bonne information et une bonne éducation à l'Europe sont nécessaires.
L'expérience des entreprises doit y contribuer et s’inscrire dans
la conscience des citoyens.
Chez les syndicats, il y a de
bons spécialistes de l'Europe, mais l'Europe réelle et ses espoirs
ne descendent pas à la base, dans les sections locales et dans les
sections d'entreprise. Plusieurs fois, l’on m’a invité à
la SNCF
pour porter une parole sur l'Europe. Les salariés manifestent
souvent une allergie à son égard qui
est, pour moi, incompréhensible. C’est le symbole du problème
français.
En Europe, l'avenir du rail
est immense, et pourtant, les cheminots votent contre l'Europe. Voilà
un beau sujet de réflexion qui échappe à nos dirigeants.
Le devoir d’information des
syndicats à la base est particulièrement important, mais il
suppose qu'ils s’informent mieux eux-mêmes. Eux aussi doivent être
“des syndicats citoyens”, pour paraphraser Jean Gandois à
propos des entreprises.
En matière de réseaux
associatifs aussi il faut être clair. Quelle est leur responsabilité
dans la démocratie aujourd'hui ? S’agit-il du business de la
protestation et de la négation, ou n’y a-t-il pas un devoir
d'information loyal et contradictoire, et d'implication dans
l'espace institutionnel ?
Evidemment, chacun est libre.
Au moins, ce rôle des acteurs associatifs dans l'information et
l'espace public européen doit pouvoir être discuté sans
complaisance. Sinon, vous ne vous étonnerez pas de la montée de
l'ignorance et de la radicalité dans ce pays, alors qu’un grand
potentiel associatif positif est minoré.
Voilà ce que je voulais vous
dire ce matin. Je n’ai pas d’amertume et je termine par quoi
j’ai commencé : un début de prise de conscience est peut-être
en train de s’amorcer. Mais nous devons mieux fédérer nos
efforts. Ici, nous sommes plusieurs à avoir pris conscience de ces
enjeux. Soyons ambitieux et persévérants. Peut-être nous allons
commencer à marquer des points.
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