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Colloque de l’IES, 16 décembre 2005
« Le modèle social européen en balances »
« Les principes de
la concurrence
confrontes
à
la necessite
d’une politique industrielle innovante et compétitive »
Intervention de Philippe Herzog
En préambule à mon propos, centré sur la nécessité d’une
politique industrielle, deux idées :
1) la séparation des domaines social et économique
dans les têtes et dans les institutions est quelque chose de
dramatique. Elle se double d’une opposition
idéologique désastreuse entre les champions du libéralisme
et les champions du social. Ceux-ci
donnent l’impression qu’il y a un raz-de-marée du libéralisme,
face auquel la seule posture possible est celle de la défensive et
de la résistance. Cela ne permet pas de poser correctement le
sujet, qui est le retour du politique dans l’économie, avec des
dimensions sociales et sociétales dont il sera porteur. C’est
donc sur le terrain de la transformation de l’économie que se
joue l’invention de nouvelles formes de régulation et de choix
politiques. Mais si nous restons campés dans l’opposition :
le marché contre le social, et réciproquement, nous sommes morts.
Malheureusement en France on cultive cette opposition, ce qui
contribue à un sentiment général de morosité et d’angoisse.
2) Il faut redéfinir l’acteur politique qui
va intervenir dans l’économie pour la transformer. L’Etat est défaillant
et paraît impuissant, il faut construire une société civile
devenant acteur dans le champ politique. Au nom de quelles idées ?
Le conservatisme social, les acquis sociaux d’hier ? Quels
sont les nouveaux choix collectifs ? Travailler à des choix
collectifs partagés se heurte à de terribles obstacles. Ma référence
est M. Gordon Brown, qui a sorti cet été un pamphlet tout à fait
remarquable sur le thème « Global Europe » au cœur
duquel il affirme que le modèle social européen n’existe pas.
Cette idée est cultivée côté britannique et par des économistes
patentés, comme André Sapir, on la trouve reproduite dans tous les
journaux de gauche français … elle est malheureusement entretenue
à rebours par les français qui idéalisent leur modèle social et
qui cherchent à projeter leurs idées sur les autres. Ceci fait évidemment
le lit de la stratégie britannique. C’est ainsi que le Sommet de
Hampton Court, qui au départ devait être dévoué à définir ce
qu’est le modèle social européen, selon les gouvernants
britannique et français, s’est conclu sans aucune réflexion
collective sur le modèle social dont nous voulons être porteurs.
*****
Nous devons prendre conscience des mutations de
l’industrie. Gardons-nous
de projeter les idées d’hier : l’Etat garant et protecteur
dans le domaine social ; et dans le domaine économique, l’Etat
interventionniste porteur de politiques de croissance. Hier en
France les entreprises étaient adossées à l’Etat, avec un
ancrage de production territorial, elles disposaient de commandes
publiques importantes, elles s’adressaient à un système bancaire
national, étroitement lié par des liens consanguins avec l’Etat…
Des règles sociales ont pu être imposées dans ce contexte du système
Etat-banques-entreprises, qu’on l’appelle capitalisme rhénan ou
capitalisme français. La politique industrielle, c’était des
grands programmes d’Etat intégrés, conçus dans une culture
d’ingénieurs, en partant d’une logique de création
technologique on bâtissait une industrie. La gestion du social a
beaucoup consisté à organiser le déversement de la population
rurale vers des centres industriels, le passage du monde rural au
monde de l’industrie, avec une gestion de l’immigration et un aménagement
du territoire dans ce contexte. Il y a une nostalgie de cet âge
d’or. Pourtant si l’on veut reproduire ce schéma, on va dans le
mur.
Aujourd’hui c’est la mondialisation :
émancipation des grandes entreprises qui peuvent se financer
partout, internationalisation de la production (séisme
extraordinaire : un même produit est créé et produit dans
différents lieux du monde, reliés par des systèmes de
coordination et d’information), donc déterritorialisation de la
production, qui n’est plus ancrée dans les terroirs et qui éclate.
C’est beaucoup plus profond que les seules délocalisations, qui
ne sont qu’une dimension limitée du phénomène. L’activité
est très instable, les commandes peuvent aller ailleurs, les métiers,
les fonctions peuvent être externalisés.
D’autre part, on est maintenant à l’ère
de l’intégration produits-services. Tout produit a un amont et un
aval de services grandissants. Il y a un défi industriel de
l’articulation des deux. Le salarié d’industrie doit entrer
dans une logique de service. Dans les pays émergents, on est dans
un système mixte : l’accumulation matérielle, les
programmes intégrés, la puissance d’Etat, se développent, par
exemple en Chine et dans des pays où
l’unité politique et l’autorité sont fortes. Mais là-bas
l’innovation et la nouvelle industrie se développent aussi à
vive allure.
Nous ne devons pas craindre la mondialisation
mais la comprendre, et y concevoir des stratégies. Surtout ne pas
la diaboliser, car à l’échelle du monde, on n’a jamais eu une
telle croissance. Des pays qui ne pouvaient pas se développer, le
font à vive allure, avec des progrès matériels et sociaux considérables
(cf. la montée des salaires en Corée du sud).
Dénigrer la mondialisation est une obsession française
grave. Evidemment il faut voir les inégalités,
mais aussi le fait que des milliards d’hommes peuvent sortir de la
misère… et si nous avons beaucoup de souffrances et de chocs chez
nous, c’est parce que nous n’arrivons pas à nous approprier
cette mondialisation.
Quel concept de politique industrielle et
quelle logique de compétition ? Là aussi les cultures
d’hier sont prédominantes. La compétition, pour nous qui sommes
développés, est vue comme la domination technologique, coûte que
coûte. On va viser le haut de gamme, les nouvelles technologies,
alors que d’autres seraient compétitifs essentiellement dans
l’industrie manufacturière basse ou moyenne gamme avec leurs bas
coûts du travail. Ceci est contestable. Quand la production
s’internationalise, la technologie va ailleurs. En Chine, ils
importent tout et d’abord la technologie, et ils développent leur
intelligence plus vite que nous. Nous n’aurons pas un avenir
brillant si nous pensons que notre industrie ne peut survivre
qu’avec la domination technologique. Le bon concept de compétition
consiste à combiner des compétences pour innover. Nous avons des
atouts culturels, des atouts humains, nous devons les mobiliser, les
organiser, pour une innovation de mise en relation d’idées et de
besoins sociaux. Il faut sortir de l’idée que l’innovation est
simplement l’application des connaissances scientifiques et
technologiques. Si nous sommes capables de la saisir globalement,
nous pourrons peut-être trouver notre place dans la nouvelle
division internationale du travail. Ce qui veut dire aussi que le
territoire, qui était hier un simple espace sous la tutelle de l’Etat,
devient un acteur ou doit se construire comme acteur de projets. La
déterritorialisation n’est pas un désastre absolu comme on peut
le penser, au contraire, si on se prend par la main pour combiner
des compétences, pour mettre en relation des idées et des marchés
dans le monde entier, nous aurons des possibilités.
D’autre part, au lieu de s’acharner à
tenter de baisser les coûts salariaux – sans doute faut-il revoir
leur structures, plus pour les salaires, relativement moins pour le
welfare – on doit abaisser relativement les coûts fixes par une
meilleure efficacité du capital. Partager les coûts fixes de la
recherche, du développement, de l’éducation, de
l’organisation, peut permettre de trouver une compétitivité très
grande, parce qu’on n’aura pas dupliqué des équipements, on
saura mieux promouvoir les technologies de l’information. C’est
un tout autre type de logique de compétition qui s’esquisse
ainsi.
Quels choix sociétaux veut-on défendre ?
Dans l’espace européen, certains prêchent l’harmonisation
sociale. Un concept très ambigu. Il serait complètement égoïste
que de vouloir aligner les autres sur nos standards sociaux pour préserver
nos acquis du « dumping social ». Car l’emploi des
autres dépend de l’accès à notre marché (et réciproquement),
et leur niveau de productivité quand il est plus bas, implique des
salaires plus bas. La diversité des niveaux ne supporte pas
l’alignement des normes. Par exemple j’ai commencé à voir
autrement la directive Bolkestein quand j’ai observé que tous les
nouveaux pays membres la soutiennent. Ils veulent accéder à notre
marché en dépit de leur niveau de développement plus bas. A
partir de là, nous sommes obligés de chercher un compromis entre
le droit d’accès au marché et le droit social de
la Suède
et de
la France
, par exemple. D’autant que ces deux pays développés ont des
firmes qui investissent à l’Est et leurs emplois dépendent de
l’exportation. Notre emploi est garanti par l’accès au marché
des autres, or en même temps nous voulons défendre nos acquis
sociaux intérieurs, jusqu’à empêcher les autres de pénétrer.
Comment partager des choix dans ces conditions ?
La Stratégie
de Lisbonne voit bien les choses. La société de la connaissance,
qui tourne sa culture, son intelligence vers l’innovation sociale,
économique, politique, juridique, implique une mobilité et une
ouverture des consciences. Une mobilité aussi des personnes, qui
vont passer d’une activité à une autre dans le cours de leur
vie, d’une part parce qu’elles y aspirent, d’autre part parce
que c’est aussi une nécessité pour une économie forte,
condition d’un niveau de vie élevé. Nous ne sommes plus dans le
contexte de l’industrie d’hier, nous pouvons produire autant
d’acier avec quatre fois moins de personnel. IL ne s’agit plus
d’un déversement de la campagne vers les centres industriels,
mais d’un tout autre type de déversement, intérieur aux
personnes. Devenir mobile, avec des sécurisations différentes,
pour pouvoir innover, apporter aux autres, dans un espace ouvert,
voilà le cœur du changement sociétal à trouver. D’autant plus
qu’il y a ce croisement industries – services. Je me souviens
des propos de Léontiev aux Etats-Unis il y a 20 ans : « il
faut transformer les ouvriers de l’automobile en conducteurs
d’automates ». Voilà des exigences fondamentalement
nouvelles de la politique sociale.
Evidemment si notre système de formation continue et
professionnelle est en déshérence, nous sommes mal partis.
Mais que de conformisme, du point de vue sociétal
et aussi patronal. Les mythes des nouveaux modèles, par exemple
l’entreprise sans usine imaginée un moment à Alcatel. Il y a une
crise de l’idée industrielle en général dans les sociétés.
Attention à l’écologie qui pose de vraies questions, et qui en même
temps voudrait imposer un principe de précaution généralisé, qui
ne peut être que meurtrier du point de vue de l’emploi. Nous
avons vraiment des questions culturelles très difficiles à
affronter, mais que d’autres savent affronter.
Maintenant
qu’est-ce que l’intervention politique aujourd’hui, et
d’abord qui sont les acteurs ? Ce n’est plus l’Etat
seulement, il va être accompagnateur, stratège… Mais l’idée
nouvelle est qu’il faut former une société civile responsable et
innovante pour relever les défis. Le politique va être une
conjugaison d’apports de différents acteurs. L’entreprise
devient un acteur, ce n’est plus simplement un lieu où l’ingénieur
et le manageur font couple et sortent un produit qui se vend… dès
lors qu’aujourd’hui une entreprise peut se financer partout dans
le monde, gère des systèmes d’information complexes, peut déplacer
des productions d’un lieu à l’autre, elle acquiert une
dimension sociétale tout à fait nouvelle, et joue un rôle de fait
dans le champ politique. Ce qui pose évidemment un problème
politique fondamental, celui du contrôle de l’entreprise. Pour
certains c’est un faux débat, tandis que d’autres ont la
nostalgie du contrôle national.
La question émergente, c’est la participation des salariés,
des épargnants, des usagers à la gestion d’entreprise. Le
nouveau contrôle sera sociétal, il ne peut plus être étatique.
Les syndicats doivent bien sûr s’interroger aussi sur leur rôle
d’acteurs dans le champ politique.
L’Europe est un
enjeu décisif. La mondialisation crée une instabilité sociale
formidable. On peut chercher à sécuriser les parcours
professionnels en interne, au plan national, mais c’est limité.
Comment obtenir une stabilisation dans un espace de mobilité de vie ?
C’est possible quand on saura coaguler des forces dans des
territoires qui deviennent acteurs, et d’autre part quand il y
aura solidarités et coopérations dans un espace plus vaste que
l’espace national. C’est là le défi de l’Europe. Tous
les lieux du monde s’organisent en grandes régions. La querelle
politique et culturelle sino-japonaise ne doit pas masquer qu’en
dessous la synergie s’organise, avec répartition des rôles et
coopération des entreprises… Si l’Europe n’est pas capable de
bâtir une zone de synergie et de coopération industrielle, alors
nous aurons tous du mal à gérer notre problème social. L’euroscepticisme
nous enfonce cruellement, car il va à rebours de cette nécessité.
Le Français qui est souverainiste ou qui se dit de gauche peut sans
le savoir conforter le choix de M. Gordon Brown, lequel dit sans
ambages qu’entre la nation et le monde, il n’y a rien.
Quelle conception a l’Europe de sa place dans
la DIT
? Elle se cherche mais nous sommes encore loin du compte.
C’est déjà bien que le problème émerge. La question principale
est : quel type d’industrie voulons-nous ? Nous ne
sommes pas en Chine, ni au Brésil, où les bases des
infrastructures matérielles doivent être développées. Nous
sommes dans des pays développés où la question est de bâtir une
industrie tournée vers le développement durable et la réhabilitation
du cadre de vie. Les choix d’industrie qui peuvent unir des Européens
sont : énergies renouvelables, y compris un nucléaire de
transition ; transport durable ; agriculture écologique ;
information conçue comme bien public et non pas comme propriété
intellectuelle privatisée, etc…
Actuellement deux idées objectifs sont affichés
: achever le marché intérieur ; augmenter
la Rd.
Ils
sont en principe corrects. Fabriquer un marché est la base de coopérations
et solidarités productives. Si les Français oublient que
la France
s’est créée par l’unification des marchés locaux, et par la
création d’un marché national, ils ne connaissent pas leur
histoire. Mais sur le marché quelle est la conception des
entreprises ? La logique d’entreprises émancipées des sociétés
mais sous tutelle des investisseurs financiers globaux ne correspond
pas à notre culture et à nos intérêts. D’ailleurs que font les
entreprises européennes ? Elles font beaucoup de profits et
disposent de beaucoup de ressources mais elles sous-investissent en
Europe. Les choix stratégiques et
le cadre financier des entreprises en Europe sont de gros
enjeux. L’absence d’un véritable budget communautaire est
indicatif de l’échec politique à mutualiser des ressources pour
créer des infrastructures, des compétences et l’environnement
pour inciter les entreprises à privilégier la création et la
production en Europe.
J’ai évoqué le défi de l’actionnariat
salarié et des fonds d’épargne. Un changement de la structure de
propriété assorti d’une volonté d’implication dans la stratégie
et la gestion permettraient d’avoir prise sur les choix des
investissements et les logiques de restructurations. Cette question
des restructurations est clé. Anticiper, et négocier des
restructurations économiques, ouvrirait un débat sur les identités
et projets d’entreprises, nécessaire pour promouvoir la création
et la production en Europe.
La Commission
a entrouvert ce débat. On est entré dans la recherche de
conception des entreprises européennes et de leurs responsabilités.
Concernant l’architecture du marché, quel
est le choix ? Est-ce un marché de compétition fiscale et réglementaire
comme le veut M. Gordon Brown, ou un marché où nous allons
partager des biens communs, des règles d’intérêt public ?
Immense enjeu. On se trompe en accusant la politique de la
concurrence comme problème principal. C’est plutôt la politique
du marché intérieur qui fait problème. Aujourd’hui on vise un
marché basé essentiellement sur la compétition, et non un marché
où l’on partagerait aussi des biens publics. Paradoxe ? :
le patronat français est l’un des rares qui souhaite une
harmonisation réglementaire et fiscale en Europe.
La politique de la concurrence peut être un
atout car elle est un moyen de
contrôle des grandes entreprises (cf. l’affaire G.E. - Honeywell :
la Commission
européenne a pu empêcher une fusion américaine).
N’oublions pas aussi la nécessité de la
liberté de circulation des personnes. Les peurs du plombier
polonais en France ou du salarié Letton en Suède sont choquantes.
Il y a besoin d’une liberté de circulation pour que les gens
puissent améliorer leurs connaissances et acquérir des compétences
dans d’autres lieux. Si le problème stratégique de
l’innovation, c’est la mise en relation d’idées avec des
marchés, encore faut-il connaître les autres, qui sont dans
d’autres sociétés et sur
d’autres marchés. La mobilité en Europe est un enjeu formidable
que les syndicats n’ont pas encore su saisir. On ne peut que les
encourager à le faire, en demandant des compétences
communautaires, des conventions collectives européennes.
Je ne traiterai pas ici de la politique
commerciale, immense sujet. La préférence communautaire est un
concept que la plupart des pays européens refusent. Mais s’il ne
faut pas être protectionniste, il ne faut pas être naïf.
L’Europe doit agir unie pour qu’il y ait réciprocité dans
l’accès au marché et pour promouvoir dans le commerce mondial
des conceptions nouvelles de régulation sociale et
environnementale.
Il y a quelques années ces questions
n’avaient pas vraiment émergé, on avait fort mal anticipé la
montée de
la Chine
… Aujourd’hui on commence à prendre conscience des problèmes.
Il faut sortir de nos préjugés. Ma conclusion est que la confiance
peut renaître et se développer si l’on se tourne vers
l’action.
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