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  Confrontations Europe 

Colloque "Une stratégie européenne pour les services" des 8 et 9 juin 

Hôtel Bedford - Bruxelles

 

Table ronde n°4 : La politique de l'Union

Introduction de Philippe Herzog 

Par la qualité des débats et par le désir d'approfondissement qui s'est manifesté, ce colloque a tenu ses promesses, mais mon intention n'est pas de tirer des conclusions de ce qui a été dit jusqu'à présent, puisque nos travaux s'inscrivent dans une dynamique. Nous n'en sommes pas à un calendrier politique déjà connu, mais des jalons sont plantés.   

Partageons-nous le même diagnostic ? Jean Bergevin a résumé les choses en disant que l'Union n'a pas de stratégie dans le domaine des services mais seulement une politique, et que la mise en œuvre de cette politique se heurte à bien des obstacles – comme cela ressort de nos débats. Il faut donc travailler à un consensus qui, pour Jean Pisani Ferry, doit être culturel, mais aussi politique et intellectuel, comme l'a souligné Claude Fischer. L'idée qu'il existe un vaste potentiel de développement des activités de service a progressé ici. Or, ce potentiel est sous-estimé et parfois nié, sur le mode : " Il y a beaucoup d'activités de services en Europe, de quoi se plaint-on ? ". Pourtant, si l'on analyse les choses de manière prospective, si l'on tient compte du vieillissement de la population, des besoins à venir, des retards accumulés, il est très dangereux de nier que, s'agissant de l'économie des services, l'Europe est très loin d'être dans la dynamique nécessaire. De plus, les prévisions démographiques à vingt ou trente ans montrant une population vieillissante et même déclinante en Europe de l'Ouest, on va droit vers une croissance zéro. Comment une Europe qui ne parvient pas à dynamiser ses recettes servira-t-elle les pensions de retraite ? Si l'on persiste dans cette voie, on s'achemine vers la résurgence de la pauvreté des personnes âgées. La dynamique actuelle n'est pas suffisante pour maintenir un espace de prospérité et pour respecter les engagements sociétaux, et ce défi économique est sous-estimé.

Il y a aussi à cela des raisons économiques et culturelles. Ainsi, l'idée que les services n'ont pas à être commercialisés est très répandue. L'idée que les services peuvent être échangés est très récente, et que cet échange puisse être facteur de développement et d'innovation est une conception encore plus méconnue. On n'a pas dépassé l'opposition entre deux thèses, l'une étant que services et produits ne se distinguent pas, l'autre qu'ils sont choses entièrement différentes. En réalité, il y a une mixité, car les deux catégories se transforment et s'articulent. Des produits  incorporent les services et, dans le même temps, les services se standardisent, se sophistiquent et s'industrialisent. Cette dynamique contemporaine de mutation économique doit être pensée : elle est importante pour l'action politique, car dès lors que les services sont marchandisés, une compétition mondiale s'installe qui impose une stratégie de compétitivité.

Quels types d'actions envisager ? La première table ronde a envisagé l'optique "liberté du marché", la deuxième a souligné les résistances sociales, la troisième a montré un début d'articulation entre les deux points de vues. Il est très important de partir du principe de liberté – avant celui de la sécurité -, de se placer du point de vue de la création d'entreprise et de l'engagement sur le terrain économique. C'est le point de vue des entreprises et aussi des nouveaux pays membres. Il mérite autre chose que le sarcasme car, comme Edit Herczog l'a souligné dans son message, ces pays veulent se développer, alors que nous avons des acquis que nous voulons préserver. Dans cette optique, la logique de remise en cause des obstacles non justifiés aux échanges de services mérite notre intérêt. Mais dans les Etats providence en crise, une souffrance sociale s'exprime à la perspective de perdre l'accès à des services essentiels à la qualité de vie, et cette souffrance doit aussi être entendue. Il faut donc repenser les solidarités, ce qui ne peut se faire en maintenant les avantages acquis de protectionnisme et de rentes de situation. 

D'autres résistances proviennent des capitalistes eux-mêmes. Comme on l'a vu dans le secteur de l'énergie, de grandes entreprises peuvent constituer des oligopoles pour tirer bénéfice d'un grand marché tout en défendant des camps retranchés nationaux. Autrement dit, la libéralisation ne va pas instituer ipso facto un grand marché concurrentiel puisque, partout, des oligopoles risquent de se créer. Vingt ans après la signature de l'Acte unique, la constitution du grand marché des services avance pianissimo, ce qui, étant donné l'importance des enjeux, n'est pas satisfaisant - l'ALENA obtient des résultats plus rapides, ce qui est paradoxal puisque cette communauté ne se veut pas politique. La "méthode Delors" a été préférée à la "méthode Bolkestein" ; je pense qu'aucune des deux ne convient. La première a été celle du début de l'Union, elle a porté ses fruits, mais elle est trop courte quand il s'agit d'aborder le marché des services, car en matière sociale, l'Union a de trop faibles compétences. Mais le fait que j'ai, sur ce point, une divergence avec Jacques Delors, qui considère que les compétences sociales ne peuvent être sur le marché, ne signifie pas que je sois d'accord avec la méthode Bolkestein.   

Tout cela doit conduire à réexaminer les options et le calendrier d'action, avec trois objectifs : aller plus loin dans la constitution du marché unique ; développer la dimension sociale de l'économie des services ;  mettre en œuvre des politiques communes, ce qui est le volet le plus ambitieux.

S'agissant du premier objectif, l'expérience des industries de réseau, vraiment intéressante, ne doit pas être diabolisée, en dépit des hausses de prix qui ont eu lieu, car ce qui a été signifié là, c'est que des biens publics sont nécessaires. On commence à découvrir que, pour le bon fonctionnement du marché, des services essentiels doivent être accessibles à tous et qu'il faut donc des infrastructures communes. Au cours des débats, la question des services d'intérêt général a été principalement abordée sous l'angle social; je l'envisage ici sous l'angle économique.

Quant à la régulation, elle donne lieu à beaucoup trop d'ambiguïtés. Elle est nécessaire dans le domaine des services, mais il faut se garder de confondre "règles" et "régulation". Or, on en est là pour la directive "services". Le curseur a bien été placé de telle manière que les Etats devront justifier leurs restrictions, dont beaucoup devront disparaître car elles sont aberrantes. Mais l'on s'attache ainsi à définir des règles transversales ; ce n'est pas la régulation qui, selon Dieter Helm, vise par l'association de règles, d'incitation et de coordination, à garantir à la fois une concurrence effective et le respect des choix sociétaux et environnementaux. Cette confusion est grave pour l'Union européenne, puisque la régulation est nécessaire au fonctionnement efficient du marché. Le défi à relever est d'autant plus important que l'idée même d'une régulation européenne par coopération renforcée n'a pas encore abouti.

Enfin, le concept d'entreprise européenne est encore trop peu développé dans une Union européenne parasitée par la notion de "champions nationaux". Les entreprises européennes doivent se développer dans leur diversité, y compris les entreprises de l'économie sociale, qui veulent être reconnues comme différentes.

Le deuxième objectif politique indispensable est de développer la dimension sociale de l'économie des services. Ceux qui disent qu'i n'existe pas de modèle social européen n'en veulent pas, mais ceux qui disent qu'il existe ne doivent pas se complaire dans la nostalgie, ce qui signifie qu'il faut faire litière de l'idée d'une harmonisation sociale par le haut.

Un calendrier social beaucoup plus rigoureux est nécessaire, et l'Union doit être dotée de compétences nouvelles. En matière de droit du travail, il faut avancer par le biais de conventions collectives européennes, ce qui est une revendication, justifiée, de la CES. Il faut aussi donner un plus grand rôle aux collectivités territoriales, en leur permettant d'opérer leurs propres choix en matière de cohésion sociale. Mais pour cela, elles ont besoin d'outils, et le dialogue avec les entrants serait sûrement plus facile s'ils avaient accès aux fonds structurels. Comme ils ne l'ont pas, il ne faut pas s'étonner qu'ils demandent à avoir au moins accès à nos marchés…

J’en viens aux politiques communes, à la fois sectorielles et transversales.

S’agissant des premières, la demande a été exprimée pour la politique énergétique, et même par les Britanniques. Si l’Allemagne pouvait les aider à entrer ainsi dans le jeu…Mais Mme Merkel n’est pas vraiment partante, et la France , qui a joué un rôle pionnier, se laisse aller à un patriotisme du « champion national ». Il y cependant plusieurs autres domaines où mener des politiques sectorielles, comme la logistique ou les technologies de l’information, car la séparation entre contenu et contenant ne convient plus alors que la stratégie d’une société de la connaissance offre l’occasion de conforter une culture européenne – et l’on sait que l’existence d’une culture commune sous-tend la force de frappe américaine. Il y a enfin la santé, domaine que l’on sous-estime souvent alors qu’il est impossible d’en rester au plan national, et que les règles du marché s’appliquent ; le vieillissement et la maladie n’ont pas de frontière et il faut une politique de santé commune. Tout cela nécessité bien sur que l’on se fixe des agendas, des objectifs pour enclencher une dynamique communautaire.

 Quant aux politiques transversales, j’en vois au moins deux. La première porte sur l’éducation et le marché du travail européen, dans un contexte où les migrations vont se poursuivre, y compris d’origine extra-européenne – avec des zones grises, des dysfonctionnements. Or en ce qui concerne l’éducation, l’accès au marché du travail, l’Europe n’impulse aucune dynamique, chaque pays se débrouillant de son côté – et la France plutôt mal. Mais même les meilleurs ne peuvent s’en sortir ainsi. Skills, skills, skills … le développement des compétences n’est pas au niveau correspondant à la volonté exprimée à Lisbonne.

La seconde politique transversale porterait sur l’épargne, ce qui en fait rejoint des problèmes très concrets des individus qui devront épargner plus pour leur retraite, leur santé, l’éducation de leurs enfants. On va en effet leur transférer le coût du fonctionnement de services que l’Etat-providence n’assurera plus, étant donné que les déficits et la dette publics vont augmenter dans une société en vieillissement. Ce transfert vers les personnes ne fait que commencer. Il est donc nécessaire de diriger les ressources de l’épargne vers des fonds communs pour traiter de ces problèmes. Or nous sommes dans un espace où l’on épargne énormément, mais où l’on sous-investit. Même en Grande-Bretagne, on réforme le système de pensions. En France, on prend des engagements généreux, mais on ne les tiendra pas.

Pour conclure, je voudrais m’associer à ce qu’a dit Evelyn Gebhardt de la participation, mais insister en outre sur l’évaluation. La société civile, quand on la consulte, est capable de s’éduquer. La faire participer donne toujours de meilleurs résultats, plus solides, même si, effectivement, cela prend plus de temps. Cela se pratique un peu pour le services financiers – je pense par exemple à l’approche Lamfalussy pour les valeurs mobilières– mais pas du tout dans d’autres domaines. Pratiquons l’évaluation, cessons par exemple de diaboliser l’exemple anglais sans le connaître ; étudions sérieusement ses apports et ses défauts pour pouvoir en profiter. Cela suppose de disposer d’un langage commun et d’instruments de mesure et de communication qui n’existent pas actuellement. La Commission n’a pas la responsabilité d’une politique économique, et pourtant nous en avons cruellement besoin.

 

 

 

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