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Interview
de Philippe Herzog
"Le
bonheur du voyage. Ethique, action, projets pour relancer l’Europe"
1 - Quel est votre parcours ?
Je
suis animé par une curiosité intellectuelle insatiable, mais je ne
la sépare pas du goût et du devoir de l’action. C’est ainsi
que j’ai connu en parallèle trois vies actives. Après l’Ecole
Polytechnique, je suis devenu économiste, j’ai eu la chance de
travailler à l’INSEE où j’ai appris la comptabilité nationale
et où j’étais responsable pour les prévisions économiques ;
ensuite, je suis entré à l’Université où j’ai enseigné une
trentaine d’années, essentiellement à Paris-X Nanterre. J’ai
été membre du Conseil économique et social et, depuis 1997, je
suis membre du Conseil d’analyse économique auprès du Premier
ministre. Pour moi, l’économie a toujours été économie
politique et non pas simplement « sciences économiques ».
Je me suis engagé au Parti communiste à la fin des années
60. Je ne connaissais rien de ce parti, sauf que je respectais le
« parti ouvrier » et étais convaincu que les cadres
doivent travailler avec les ouvriers. J’ai été un des principaux
rédacteurs du Programme Commun du gouvernement et j’ai pu
sillonner
la France
des entreprises et des localités pour tenter de susciter la
participation à la gestion. Mes divergences se sont développées
et j’ai quitté le communisme au milieu des années 90. En créant
Confrontations Europe en 1992, j’ai avec mes amis inventé non
seulement une association mais un mouvement civique pluraliste, non
partisan, et qui, je crois, préfigure de nouvelles formes de la vie
politique. Troisième vie active, celle du parlementaire européen,
de 1989 à 2004. Participer à la construction de l’Europe comme législateur
m’a réconcilié avec la démocratie représentative, et m’a aidé
à trouver enfin ma vérité personnelle : loin des utopies
totalitaires, mais engagé dans une utopie pacifique basée sur
l’altérité.
2 - Comment est né votre intérêt pour
l’Europe ?
Mon
père était immigré croate, et il est resté en France comme
chimiste, il a reçu le Grand prix national de
la Recherche
scientifique pour ses découvertes en aciers spéciaux. Ma mère était
fille de technicien aux Mines du Pas-de-Calais. Vous avez là un échantillon
de la diversité européenne. J’ai eu l’occasion d’aller
souvent en Angleterre pour des raisons personnelles, et j’ai été
eurocommuniste car le modèle bolchevique ne m’a jamais tenté. Je
dois mentionner aussi l’influence d’une éducation à l’époque
encore animée par les Lumières et les Humanités. Tous ces éléments
ont nourri ma curiosité, mon esprit critique, un attachement à
l’héritage européen, mais aussi une volonté de transgression.
3 - Le titre de votre livre Le
bonheur du voyage renvoie au mythe d’Ulysse, invite les Français
et les Européens à entreprendre un voyage vers autrui. Fait-il également
référence à votre propre voyage, au chemin que vous avez parcouru ?
Oui
l’Europe m’a beaucoup changé. Elle m’a pleinement appris
l’altérité. Apprendre à vivre avec les autres et les respecter,
aimer leur culture qui n’est pas la nôtre, m’a conduit à préférer
le compromis dans la recherche de l’intérêt général, au
rapport de forces antagonique tel qu’on le connaît en France.
J’ai eu plus de gratifications dans l’espace politique européen
que dans la vie politique française. Et d’une façon peut être
un peu provocatrice, en appelant au bonheur du voyage, j’indique
aux Français qu’ils ont un grand chemin à faire pour découvrir
vraiment l’altérité, pour devenir vraiment européens.
4 - On a le sentiment, notamment au début
du livre, que vous tentez de rassurer les Français pas seulement
sur l’avenir de l’Europe mais sur l’idée d’Europe elle même,
êtes-vous inquiet quant à l’avenir de l’Union Européenne ?
Non,
je ne veux pas d’abord rassurer les Français, je veux les
secouer. Je leur dis que l’Europe n’aura pas d’avenir si
chacun ne fait pas effort chez soi pour réformer le système
national et ouvrir la citoyenneté. Cela étant, c’est vrai
j’espère aussi rassurer les Français qui aiment cette Europe en
marche et surtout recréer la confiance et l’esprit
d’engagement. S’il y a de réelles difficultés en ce moment,
cela ne veut pas dire que l’Europe est en panne : la
fabrication du grand marché, la création d’une monnaie unique,
et de considérables élargissements sont d’immenses chantiers, et
dans l’ensemble, de belles réussites. Ce qui est vrai, c’est
que l’Europe est au milieu du gué, elle est fragile, et elle doit
aujourd’hui réinventer sa place dans le monde. Je ne fais pas que
rassurer sur l’idée d’Europe, je montre qu’il faut renouveler
l’idée et l’action aujourd’hui. Retrouver l’esprit des
pionniers, mais renouveler les valeurs et les objectifs car la démographie,
la société, le monde, la technologie, ont complètement changé et
appellent une véritable renaissance de l’idée européenne.
5 - Quelles sont,
selon vous, les mesures à entreprendre pour lutter contre le manque
d’engagement et surtout la peur des Français vis à vis de
l’Europe ?
On ne sort de la peur que par la prise de conscience et par
l’engagement. Les Français ont impérativement besoin d’un
examen de conscience, d’une pédagogie de la vérité, ils
cherchent trop souvent des boucs émissaires extérieurs à leurs
problèmes alors que ceux-ci sont fondamentalement intérieurs et ne
pourront être résolus que par une prise générale de
responsabilités. L’Europe n’est pas la cause de nos problèmes,
en nous aidant à changer, elle contribue à la solution.
J’insiste car il faut sortir d’un malentendu, l’Europe n’est
pas là pour nous protéger mais pour nous aider à bouger, à nous
ouvrir au monde. Il faut donc changer en profondeur notre système
éducatif et d’information pour apprendre à connaître les autres
et cesser de cultiver la peur du nouveau monde. Il faut offrir à la
masse des jeunes, des Français en général, l’opportunité de
rencontrer les autres, par les jumelages scolaires et de collectivités
locales, d’entrer dans des réseaux européens accessibles dans
chaque entreprise et chaque territoire. Et il faut que les citoyens
exigent de leur gouvernement de cesser de dresser un écran entre
l’Etat et eux-mêmes : ils doivent être informés, consultés,
actifs pour la définition et la mise en œuvre de la politique
européenne de
la France.
Et
non pas consultés par référendum tous les quinze ans, dans un
contexte d’ignorance massive, et après quoi on tourne la page et
on retourne aux affaires strictement hexagonales.
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- Vous insistez sur la nécessité de créer une société civile
capable d’ouvrir le débat public et sur le besoin d’intégrer
les citoyens au processus de décision. Quelle peut être la marge
de manœuvre de cette société civile ?
Elle
peut être considérable. Je l’ai vécu, et je peux en attester.
Par exemple, aujourd’hui une perspective d’un droit européen
positif pour les services d’intérêt général existe, qui
n’existait pas il y a cinq ans. Ceci n’est absolument pas dû à
la volonté des gouvernements, mais à la mobilisation des villes,
des régions, des syndicats, des associations d’Europe. De même,
grâce à leur travail, relayé par le Parlement européen, le
projet de directive Bolkestein a été totalement remanié.
J’observe que les champions du non en France, si prompts hier à
hurler au diable, n’ont pas dit un mot aujourd’hui pour saluer
ce succès. Autre exemple, c’est cette société civile européenne
qui a exigé un projet de Constitution, et non pas les Etats-nations.
Malheureusement, les électeurs français et hollandais n’ont
compris ni la réflexion, ni l’engagement de cette société
civile pour le oui. Imaginez donc si les citoyens étaient mieux
informés et plus conscients, quel pourrait être le poids politique
de ces réseaux de villes, syndicats, et associations. D’autant,
comme nous le voyons dans Confrontations Europe, que nombre de
dirigeants d’entreprise européens souhaitent eux aussi la mise en
œuvre de politiques communes et une Union politique. Avec
Confrontations Europe, nous vivons un moment historique de
transformation des liens entre la société civile et la représentation
politique. Demain, cette société civile voudra plus encore
participer à l’élaboration des décisions, et ôter aux partis
politiques le monopole de la représentation.
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- Dans votre livre, vous prenez très clairement position sur le
besoin de réformes en France. Quelles sont selon vous les plus
urgentes ?
Je
pense que la démocratie française va très mal et qu’il s’agit
d’abord de la réhabiliter. L’information, l’éducation et la
participation des citoyens sont absolument prioritaires. Ce qui
implique la diffusion des pouvoirs, l’interdiction du cumul des
mandats, et la rotation des fonctions élues et exécutives. Cette
redynamisation de la démocratie doit réformer à la fois notre
système social et économique et notre Etat. Par exemple, l’Education
nationale laisse beaucoup de jeunes sur le carreau, ne les oriente
pas et leur donne à craindre le marché du travail, les socialise
mal : sa réforme est un grand défi. Notre marché du travail
est très étroit, peu créatif d’emplois, et juxtapose un secteur
public protégé et un secteur privé exposé. Il doit être rendu
universaliste, c’est-à-dire accueillant chacun, dans des
trajectoires de vie et de formations mobiles mais qualifiantes et sécurisées.
L’accumulation de la dette publique est liée aux facilités de la
dépense : on marche aux moyens sans redéfinir les fonctions
et les missions. Une gestion publique plus efficace exige une réduction
des niveaux d’administration, le développement de partenariats
entre le public et le privé, et des fonds collectifs qui financent
vraiment notre développement. Les Français doivent être réconciliés
avec l’entreprise et la finance. A ce sujet, je veux signaler que
je viens de prendre la présidence d’un Institut
pour l’éducation financière du public.
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- Ne craignez-vous pas d’apporter de l’eau au moulin des
partisans du non au référendum et de conforter les français dans
leurs craintes ?
Le
non a traduit, ne trichons pas, beaucoup d’ignorance, beaucoup de
conservatismes et de nationalismes. Certains ont voulu le parer de
l’image de l’alterpolitique. Il se mble qu’ils aient
trompé les gens, puisque plus personne ne parle de plan B et que
sur les chantiers de l’Europe, ils sont aux abonnés absents. Je
ne m’adresse pas aux politiciens du non, mais aux Français de
bonne volonté, et loin de les conforter dans leurs craintes, je
souhaite, pour paraphraser Robespierre, éclairer leur conscience
pour ranimer leur courage.
9
- Le modèle économique et social européen n’a jamais été
autant critiqué qu’en 2005, la partie III de
la Constitution
est une des principales raisons de l’échec du référendum. Vous
plaidez pour un renouvellement du modèle social européen réconciliant
droit du marché et droit du travail. Il ne faut donc pas séparer
le social de l’économie ?
Les
parties I et II du projet de Constitution n’ont pas été contestées
en profondeur et je pense qu’il faut aujourd’hui, dans le cadre
d’une Conférence intergouvernementale, les entériner. En ce qui
concerne la partie III, elle est bien sûr de mauvaise qualité.
Mais pourquoi ? Plusieurs facteurs se conjuguent, les
nationalismes de droite et de gauche dans chaque Etat-membre, y
compris en France ; on ne veut pas partager des politiques avec
les autres Européens, à moins qu’elles ne servent
essentiellement nos intérêts. D’autre part, les forces qui ne
veulent construire que l’Europe du marché, sans développer les
solidarités concrètes, sont nombreuses. On pourrait les mettre en
minorité si la faiblesse des idées et des propositions du
mouvement social et politique européen n’était si grande.
L’imagination et la force des porteurs d’engagements de
transformation sociale ont été singulièrement réduites après la
chute du communisme, et en raison de la culture étatiste de la
social-démocratie. On doit dans l’immédiat faire mûrir les
projets, rassembler sur des politiques communes, pour réussir à
donner à l’Union économique un meilleur socle que cette partie
III. Vous parlez du modèle social européen, il faut savoir que
tant les libéraux que les nationalistes nient son existence. Or dès
le 19ème siècle, l’émergence d’un modèle social a
transcendé les diversités nationales. Et d’autre part,
la Communauté
européenne a enrichi ce modèle de nombreux apports.
La Communauté
n’a jamais dissocié le social de l’économique, et donc
toujours cherché à articuler le droit social et la logique du
marché, y compris en régulant celui-ci. Or je fais observer que
trop souvent en France, on assimile le social à la redistribution
et aux garanties publiques, et que l’on abandonne l’économie
aux forces du marché, après quoi l’on proteste. D’autre part,
l’Europe sociale c’est la formation d’un socle de droits
fondamentaux, c’est le développement du dialogue social –
c'est-à-dire de la prééminence de la négociation entre
partenaires sociaux, et c’est encore des politiques régionales
nombreuses de solidarité active. En France, on aime manifester
derrière la bannière « tous ensemble ». Mais
n’est-ce pas une bannière équivoque ? Par exemple, les Français
ont peur du plombier polonais, mais Carrefour est partout dans les
pays de l’Est, et personne ne bronche. Etre solidaire exigerait
d’accueillir les autres Européens chez nous, comme eux-mêmes en
ont besoin pour travailler et vendre des services. Donc un compromis
est évidemment nécessaire. Et séparer le social et l’économique
est une dramatique erreur. Je montre dans mon livre qu’il faut
transformer le capitalisme européen, ses entreprises, son système
financier, ses réseaux de services pour réussir un nouveau type de
plein emploi et de cohésion sociale.
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- Vous parlez également de l’importance des élargissements
futurs, quelles sont selon vous les frontières idéales de
l’Union Européenne ?
Les
élargissements représentent dans l’ensemble d’immenses succès
de l’Europe, ne l’oublions jamais. Il n’est qu’à regarder
du côté de l’Espagne, de
la Finlande
, de l’Irlande ou de
la Slovénie
pour le comprendre. Cela étant, bien sûr, l’Europe n’a pas
vocation à s’élargir indéfiniment, et surtout il est grand
temps de lui donner une identité et de la doter d’une Union
politique. Il faut
aujourd’hui associer les progrès de l’Union politique et les
nouveaux élargissements. Avec qui ? Les pays des Balkans :
c’est urgent et ce serait une terrible faute que de les repousser
encore.
La Turquie
: c’est un pari historique que ce grand pays, qui a choisi
un Etat laïc et qui doit consolider ce choix, rejoigne l’Union,
établissant ainsi un pont entre Europe et Asie. Je pense que
l’Ukraine,
la Moldavie
ont également vocation à nous rejoindre un jour. Les pays de la
rive sud et orientale de la méditerranée ne sont pas dans une
dynamique d’adhésion et font d’autres choix pour ce qui
concerne la conception de l’Etat et des communautés. Cela étant,
il est urgent d’inventer une association euroméditerranéenne.
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- On vous considère comme un pionnier du réseau associatif européen,
quels sont vos projets –personnels et au sein de Confrontations
Europe ?
Confrontations
Europe, je l’ai dit, est une des très rares associations qui soit
à la fois think tank et mouvement civique. Nous avons gagné une
large reconnaissance, nous sommes écoutés dans les institutions
européennes. Nous allons entreprendre un tour d’Europe pour
discuter de la relance de
la Communauté
, et mon livre va nous accompagner partout. D’autre part, nous
allons créer un réseau pour élaborer les politiques d’industrie
et de service dont l’Europe a besoin face à la mondialisation.
Enfin nous créons un réseau de jeunes à qui nous demandons d’élaborer
et de faire grandir des projets pour l’éducation européenne et
pour la participation des citoyens. Ainsi pourront fructifier
l’expérience et les propositions dont dispose déjà
Confrotnations Europe. L’avenir appartient aux jeunes,
personnellement je compte les aider à le prendre en charge. Je
voudrais tout particulièrement travailler aux défis identitaire et
culturel européens.
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