



La société de la connaissance est un défi global qui
nous impose de rechercher un nouveau « cosmopolitisme »
selon le concept cher à Ulrich Beck*. Les nouveaux projets
éducatifs doivent en effet répondre à deux défis : la relation
interculturelle et l’innovation, c’est-à-dire la capacité de
relier des idées à des marchés et à des besoins dans le
monde entier. L’innovation est le levier de la compétitivité qui
de plus en plus repose sur elle et donc sur l’intelligence. Une
recherche qui stimule l’éducation et la tourne vers l’innovation,
une éducation qui qualifie avant l’emploi et une formation
tout au long de la vie, une mobilité comme condition
d’ouverture et d’adaptation rapides sont désormais des
facteurs cruciaux du développement économique et social.
Philippe Aghion et Elie Cohen l’ont démontré dans leur rapport
« Éducation et croissance », la théorie économique
classique est périmée. Elle postulait simplement que l’allongement
de la durée des études est un facteur de croissance
de la productivité et que le diplôme est un indicateur
de compétence. Les théories de la croissance endogène
ont remis en cause ces deux postulats en s’attachant à l’apport
de l’éducation à travers son impact réel sur la capacité
d’innover. Ce qui conduit à repenser la relation du système
éducatif et de l’économie. Les nouveaux projets
éducatifs sont indissociables des mutations des systèmes.
Pour entreprendre ces réformes, l’Union européenne n’est
pas une contrainte, mais un appui, au contraire. Les États
ne lui ont pas donné compétence pour décider des choix
éducatifs, sauf pour des « programmes d’appui ». Pourtant,
elle joue déjà un rôle positif de catalyseur, d’expérimenta-tion, d’appui à l’ouverture internationale. Elle est entrée dans
le domaine avec la Stratégie dite de Lisbonne qui a fixé l’objectif
de la connaissance.
Bruxelles préconise l’augmentation du nombre d’étudiants
dans le supérieur et met l’accent sur la qualité de l’offre. La
Commission fournit des lignes directrices pour articuler
l’enseignement supérieur de base, la conception des masters
professionnels et les activités de recherche des enseignants.
Elle suscite des relations internationales. La mobilité
a été engagée par le programme Erasmus dès 1987 et
promue par le processus de Bologne depuis 1999 avec
l’harmonisation des grades et la validation de crédits de formation
acquis dans plusieurs pays. Le succès est considérable
mais insuffisant. De nouveaux outils sont très prometteurs
mais encore peu utilisés : les diplômes conjoints
(qui supposent d’abord des programmes conjoints de
coopération) ; la mobilité des enseignants, Erasmus Mundus...
Créé en 1987, ce programme phare de l’Union européenne
dans le domaine de l’éducation et de la formation
pour la mobilité et la coopération dans l’enseignement
supérieur en Europe constitue certes une démarche excellente
mais seulement 3,5% des étudiants en bénéficient.
Ainsi, on n’a pas vu arriver plus d’Européens en France. Un
exemple : parmi les 4000 étudiants étrangers que compte
l’Université de Lille sur un total de 19000, 400 sont originaires
des pays de l’UE. La mobilité se limite à deux millions
d’étudiants dans le monde et reste très marginale dans le
monde, soulignait Sylvain Kahn, professeur d’histoire à
Sciences Po lors de l’étape espagnole du Tour d’Europe
mené par Confrontations Europe entre octobre 2006 et
juin 2007. L’harmonisation des diplômes (réformes LMD
pour licence-master-doctorat) a provoqué la mobilisation des
établissements mais n’a pas entraîné l’européanisation de
la formation des programmes. De même, l’idée européenne
est-elle présente dans les pôles de compétitivité, qui manquent
souvent d’insertion dans les réseaux européens et
internationaux ? Malgré de grands efforts, les systèmes
nationaux de recherche-développement restent cloisonnés.
Pourtant, après avoir lancé l’objectif d’un espace européen
de la recherche, l’Union offre de nouveaux outils : les
plates-formes technologiques conjointes se mettent en
place ; l’incitation à la mobilité des chercheurs est jugée prioritaire.
L’Institut européen d’innovation et de technologie (IET)
nouvellement créé, et dont le siège sera situé à Budapest,
veut contribuer à susciter l’excellence. Mais il n’y a pas
encore d’outils puissants pour inciter les Universités à se
mettre en réseaux et à intégrer la mission d’innovation.
Au total, les résultats de la Stratégie de Lisbonne en
matière d’économie de la connaissance sont nettement en
dessous des objectifs. Les différences nationales sont très
fortes et la France est à la peine. Les études prouvent que
ces différences sont liées aux stratégies de spécialisations
industrielles et à la capacité de créer des espaces d’innovation
technologiques. Ce qui confirme que les défis sont
à situer dans le contexte de la compétition mondiale.
Pour que les Universités s’européanisent, un cadre commun
pour leur coopération est nécessaire. La fragmentation
des systèmes nationaux entraîne un coût très élevé de
duplication des exigences, et l’internationalisation se fait
sans bénéficier d’une base européenne solide. Ceci d’autant
que l’absence de politique extérieure commune ne permet
pas de construire des relations d’échanges universitaires
entre l’Europe et les grandes régions du monde, si
souhaitables dans une perspective de codéveloppement.
Pendant ce temps, les États-Unis agglomèrent les cerveaux
et la Chine investit massivement dans le capital humain.
L’Union européenne devrait lancer une méthode ouverte
de coordination pour fonder la comparaison, émuler les
réformes, susciter une coopération. Les objectifs devront
être différenciés. Ainsi, la Bulgarie a besoin d’un soutien
vigoureux pour construire un système éducatif et la France
de partenaires pour changer. La communauté doit définir
les objectifs qui lui sont propres et vis-à-vis desquels ses
programmes prendront leur sens. Des pôles d’excellence,
oui, des incitations aux échanges, oui mais avec des
objectifs communs définissant des formations de base et
universitaires européanisées.
L’harmonisation européenne n’en n’est qu’à ses débuts. Elle
doit entraîner de profonds changements du système d’organisation
nationale des différentes filières et spécialisations.
Aujourd’hui, le système français fonctionne à l’envers.
La dominante universitaire en littérature et en sciences
sociales, particulièrement victime de la tutelle disciplinaire et
de l’enfermement dans la culture nationale, est massifiée. À
l’inverse, l’enseignement pluridisciplinaire tourné vers la professionnalisation
est aujourd’hui sélectif et sous-développé.
L’Université doit aussi se placer dans la perspective de
la formation d’un marché européen du travail qualifié.
Celle-ci est engagée et sera élargie aux migrants extracommunautaires
avec le système Blue Card. Selon la
Commission, il faudra créer, entre 2006 et 2015, 12,5 millions
d’emplois qualifiés et 9,5 millions de qualification
moyenne, tandis que le nombre de peu qualifiés sera
réduit à 8,5 millions.
On ne saurait oublier les problèmes de financement, d’autant
plus aigus que les coûts d’une éducation de qualité ne
cessent de croître. Dans le cas des écoles privées
anglaises, ils ont doublé en 20 ans à prix constants. Il faut
de l’argent public, mais aussi du financement privé et
mixer les deux. Une part importante du financement et de
la recherche et de l’innovation doit reposer sur les entreprises
et les fonds d’investissement. Mais ces acteurs
économiques n’investissent que si la relation Recherche-
Universités-Entreprises se construit.
En ce qui concerne les études, l’idée d’un « capital éducation » personnel a été lancée. Son financement ne peut
être seulement public. Les entreprises ne doivent pas être
concernées pour leurs seuls salariés, des fonds devraient être
conçus dont la gestion ne serait pas centralisée mais devrait
faire appel à la cogestion ou réalisée par des voies contractuelles.
L’Union européenne doit se saisir du problème, travailler
à un plan d’action, offrir un cadre. Elle doit créer des
fonds dédiés à l’enseignement, en particulier pour développer
les partenariats Université-Entreprises. De même, il y a
besoin d’initiatives à l’échelle globale : saluons l’ancien
ambassadeur anglais à Washington, David Manning, qui
propose de créer une Banque mondiale de l’Éducation. Et
ne perdons pas de temps pour agir.
Philippe Herzog
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