



La société civile s’exprime sur la sortie de crise
Les Entretiens Économiques Européens (EEE) organisés les 10 et 11 décembre à Bruxelles sous le parrainage de la
Commission européenne, ont été un des moments phares de l’activité de Confrontations Europe en 2009. Structurés
autour des questions des investissements humains et de la finance de long terme, ils sont venus clore une
année marquée par la recherche de solutions de sortie de crise et de réforme du capitalisme. Ils complètent
la première session organisée en juin sur le thème « Le paquet climat : un moteur pour sortir de la crise ? »(1).
Des pistes pour l’action
Organisés en trois demi-journées, consacrées respectivement aux
scénarios de sortie de crise, aux objectifs en termes de formationemploi
et de gestion des restructurations et aux investissements de long
terme, les EEE ont vu se succéder à la tribune 33 intervenants, chercheurs,
représentants des institutions, d’entreprises et de syndicats,
dans un dialogue avec 250 participants venus de 14 pays d’Europe.
Un échange entre l’américain Christopher Murray, de la Mission auprès
de l’UE, et Elisa Ferreira, députée européenne, nous a permis d’approcher
les stratégies globales des USA et de l’UE. Quelques pistes
pour l’action ont émergé, telles que la nécessité d’associer acteurs
publics et privés, d’articuler le court terme et le moyen/long terme, le
social à l’économique, de mettre en place une supervision dans un
cadre de régulation. La place de l’Europe dans la division internationale
du travail a été largement interrogée, de même qu’a été soulignée
la durabilité et la puissance de la crise.
Une crise structurelle du capitalisme
Lors de la première matinée, consacrée aux scénarios de sortie de
crise, les discussions ont montré combien il fallait se préserver d’un
excès d’optimisme. En ouvrant les débats, Philippe Herzog a rappelé
qu’une nouvelle crise financière n’était pas à exclure, pas plus qu’un
scénario à la japonaise, de quasi-stagnation avec un fort endettement
public. Ces perspectives sombres n’ont pas été contredites par les
autres intervenants, qui ont pointé le risque d’une nouvelle bulle spéculative,
due à l’abondance des disponibilités sur les marchés financiers.
Peggy Hollinger, du Financial Times, a rappelé que dans l’histoire,
les crises bancaires ont toujours débouché sur des reprises
difficiles, la marge de manoeuvre entre assainissement et reprise de la
croissance étant très étroite, tant pour les acteurs publics que privés.
De plus, comme le remarquait Simon Tilford, du Centre for European
Reform, la crise de 2008 a accentué des problèmes structurels de
l’économie européenne, telle que la faiblesse de la productivité, de l’innovation
ou encore de la recherche appliquée.
Les conditions d’une reprise soutenable
Il convient donc de penser la sortie de crise – pas avant 4 à 5 ans –
comme un processus d’adaptation de long terme, afin de retrouver le
potentiel de croissance que l’Europe a perdu et de rester compétitif dans
l’environnement mondial. Une adaptation d’autant plus nécessaire que,
comme l’a dit André Sapir, fin 2009 les pays de l’OCDE n’avaient pu
retrouver les niveaux de production antérieurs à la chute, contrairement
aux pays émergents, et que leur dette publique devrait passer à plus de
110% du PIB d’ici 2014, hypothéquant encore plus les chances de
reprise durable. Le nécessaire assainissement sera très dur, nous a dit Edoardo Reviglio, chef économiste auprès de Tremonti. Il devra être axé
sur l’augmentation de la productivité et du taux d’emploi de nos économies,
sur les investissements de long terme en mobilisant les acteurs
privés. Les orateurs, insistant sur la durabilité de la crise, ont mis en
exergue la nécessité d’une réforme structurelle du capitalisme, refusant
de voir dans cette crise le simple résultat d’un dysfonctionnement du système
financier. Thomas Hanke, qui présidait aux échanges, a conclu sur
le besoin d’une nouvelle articulation entre domaines public et privé (qui
restent tous deux à assainir) afin de réaliser les investissements indispensables
pour que l’Europe retrouve son potentiel de croissance et ne
soit pas le parent pauvre de la nouvelle donne économique mondiale.
Consolider notre système de production pour créer des emplois et réussir les reconversions
Après cette matinée inaugurale, les discussions, animées de main de
maître par Michal Kurtyka, de BPI Polska et Jeff Bridgford, pour la CES,
ont porté sur deux dimensions capitales pour le redressement économique
: les objectifs en termes de formation et d’emploi, et d’investissements
de long terme.
Venant confirmer l’intuition de Confrontations Europe selon laquelle on
ne saurait réduire la sortie de crise à des politiques macroéconomiques,
les deux tables rondes consacrées à la gestion active du social
ont mis en évidence l’ampleur du chantier à mener(2). Que faire face à
la montée du chômage ? Le diagnostic a été sans appel : nous ne
savons ni anticiper ni gérer les restructurations, ni réorienter les politiques
d’emploi et de formation. « Le ciel nous tombe sur la tête »
s’est écrié Enrique Calvet Chambon, du patronat espagnol. Amalia di
Stefano, de l’association européenne des fournisseurs automobiles
(CLEPA), s’appuyant sur une récente étude de son association, a
aussi dénoncé l’absence de projection globale à vingt ans pour le secteur
automobile. Les autres intervenants, à l’instar de Dominique
Lagarde pour l’électricité et de Werner Buelen pour la construction, ont
ensuite dressé l’état des lieux de leur secteur, en évolution permanente,
dictée par les mutations démographiques, technologiques, économiques
ou réglementaires.
Tous ont convenu de créer des structures permettant d’anticiper les
mutations, secteur par secteur, et renforcer, comme l’a dit Gerhard
Prätorius de Volkswagen, le dialogue social dans les entreprises et sur
les territoires pour pouvoir piloter les restructurations et les politiques
de formation et d’emploi. Fernando Vasquez, de la DG Emploi de la
Commission, a souligné que, si beaucoup restait à faire, dix-huit
études sectorielles ont été réalisées à l’initiative de la Commission. Mais,
comme l’a fait remarquer Jacky Fayolle, à propos des études « new
skills for new jobs », il ne faudra pas adapter les besoins en formation
et en compétences aux perspectives de déclin industriel...
Construire une politique sociale publique et
européenne
L’anticipation par secteur doit permettre d’aborder la formation et la
qualification, la promotion et la reconnaissance des compétences, en
fonction d’un potentiel de reprise, de la nouvelle division du travail et
de la fabrication d’un « camp de base européen ». Il faudra lier politiques
industrielles à politiques de formation et besoins en emploi. Idilko
Kovacs nous a alertés sur les graves difficultés que connaissait la Hongrie
pour recruter du personnel qualifié, notamment techniciens et ingénieurs.
Un constat confirmé par Jean-Christophe Prunet, pour le secteur
électronique et numérique en France, qui a souligné la pénurie des
qualifications intermédiaires, mettant nos industries en péril. Les
besoins sont réels et immédiats, et, si les débats ont fait apparaître la
mise en place de quelques initiatives intéressantes, comme l’a expliqué
Hilaire de Chergé, de Veolia, pour redynamiser les filières de formation
propres à certains métiers, ils ont surtout montré la cruelle défi-
cience d’une réflexion européenne.
Refuser la dictature du marché, comme l’a proposé Pervenche Bérès,
est une chose, construire une politique sociale, publique et européenne
est autrement plus difficile. Le social est encore une affaire
nationale. Coupé de l’économie, il est encore pensé en termes de droits
alors qu’il devrait être au coeur des plans de relance – ou de plans
emploi/développement durable comme l’a proposé Werner Buelen –,
et d’un financement capable de consolider la chaîne recherche/formation/
emploi/production. Le lien entre universités et entreprises
devra être consolidé, nous a dit aussi Anders Flodström, à l’image de
l’Institut européen de technologies. L’Europe pourrait et devrait jouer
le rôle de catalyseur, fournir des lignes directrices, réorienter les fonds
structurels et créer des fonds d’investissement consacrés au capital
humain : des enjeux énormes et urgents qui vont nécessiter de mobiliser
tous les acteurs(3).
Créer de nouveaux rapports entre les institutions publiques et la finance
Comment réorienter le système financier vers le long terme et l’économie
réelle ? Michel Aglietta préconise de revenir à une intervention publique
durable pour contrer les pouvoirs donnés aux opérateurs de marché, et avance trois lignes de force : instaurer une régulation financière des
banques, des marchés et du crédit pour que le long terme devienne plus
rentable, combattre les dérives de l’endettement ; transférer des capitaux
et technologies vers les pays émergents afin d’alimenter une
croissance soutenable mondiale ; s’appuyer sur les investisseurs de long
terme pour financer cette croissance. Ces investisseurs, Franco Bassanini,
président de la Cassa Depositi e Prestiti, les incarne avec détermination.
Avec la BEI, la CDC, la KfW Bankengruppe allemande, ainsi
que des partenaires espagnol, polonais et britannique, il a créé le
« Fonds Marguerite », dédié aux Green infrastructures en Europe. Grand
moment d’optimisme des Entretiens, « ce fonds est le premier d’une
famille appelée à se développer » a-t-il déclaré. Olivier Lacoste a suggéré
de développer d’autres outils au service d’investissements stratégiques
européens : emprunts européens, systèmes de garantie,
incitations fiscales, réforme des normes comptables...
Un engagement des entreprises
Les entreprises ne sont pas en reste, comme l’a prouvé la table ronde
animée par Karel Lannoo, du CEPS. Jean-Claude Banon de Veolia
Environnement, témoigne de la difficulté de mobiliser des ressources,
dénonçant des réglementations qui favorisent toujours le court terme
et la lourdeur des procédures. Pourtant, les besoins sont énormes.
Michel Derdevet, de RTE, parle de milliards pour les infrastructures de
l’énergie et regrette que le budget européen ne reflète pas la priorité
à leur accorder. Il faut s’attaquer aux obstacles, développer les partenariats
public-privé, contradictoires selon Christophe Bourdillon
avec les règles de la concurrence, qui dépassent les oppositions traditionnelles
stériles. Erwan Boscher, d’AXA IM, propose de réformer
la gouvernance des investisseurs et Ieke Van den Burg, ancienne
députée européenne, appelle à une plus large démocratie dans le
monde financier : PME, investisseurs particuliers ou institutionnels,
consommateurs, doivent se regrouper et s’impliquer pour faire entendre
leur voix.
Des enjeux de gouvernance qui seront au centre de la rénovation de
notre culture de l’action, comme l’a suggéré Matthieu de Nanteuil, pour
Confrontations Europe.
Des jalons pour sortir de la crise
Dans ses conclusions, Philippe Herzog s’est réjoui du travail collectif
grâce à l’interaction fructueuse entre acteurs de terrain et économistes,
et institutions financières et publiques(4). Et si nous n’offrons pas
encore les solutions détaillées, « du prêt à porter », nous contribuons
à poser les jalons pour sortir de la crise. Les thèmes abordés aux EEE
seront encore prioritaires dans notre agenda 2010. Rendez-vous
donc pour poursuivre, développer et partager notre vision, nos options
et notre action.
Claude Fischer et Thomas Platt
(1) Voir les comptes-rendus des débats sur le site www.confrontations.org
et dans Confrontations Europe, La Revue N°87 juillet/août/septembre 2009.
(2) On lira avec intérêt L’Option de Confrontations N°27 « Formation-Emploi :
choc démographique et sortie de crise », coordonnée par François Michaux.
(3) Les EEE 2010, préparés par un séminaire sur les restructurations industrielles,
seront consacrés au dialogue social pour relever les défis formation-emploi-production.
(4) Voir les conclusions et les actes des EEE sur www.confrontations.org
Voir aussi :
+ d’info sur le colloque :
Synthèse des travaux conduits en amont en matière de social et de finance de long terme
Programme et slides présentés lors des EEE
Problématique développée
Photos
Actes de la conférence - Voir les actes en pdf
Conclusions de la conférence par Philippe Herzog - Voir les conclusions en pdf
Interface n°52 : Dans le cadre de la coopération nouée entre Confrontations Europe et l’école de l’ISMAPP, nous vous proposons un numéro spécial d’Interface, dans lequel les étudiants, qui ont assisté à l’ensemble des débats, vous livrent leur synthèse sur les trois thématiques abordées : la problématique générale de sortie de crise, la gestion active du social, le financement du long terme.
Confrontations Europe, La Revue n°89 de Janvier-Mars 2010 dont est tiré l’article.
"Préparer les forêts de l’UE au changement climatique" - une contribution de François Calonne au Livre vert de la Commission soumis à consultation
"Plaidoyer pour un emploi responsable" - Françoise Gri
"Œdipe Mimétique" - Mark Anspach
"Psychopolitique, Entretiens avec Trevor Cribben Merrill" - JM Oughourlian
"Building Social Business" Fiche de lecture - La réforme du capitalisme serait-elle possible ?
"Rapport du groupe de travail sur la volatilité des prix du pétrole" - Jean-Marie Chevalier + Note de lecture
"Banques centrales et globalisation" - Michel Aglietta, Laurent Berrebi et Audrey Cohen + Note de lecture
"Note d’analyse des orientations politiques de M. Barroso"
"Les nouveaux défis de l’énergie : Climat, économie, géopolitique" - Jean-Marie Chevalier + Note de lecture
"L’Europe en panne d’énergie : pour une politique énergétique commune" - Michel Derdevet + Note de lecture
"Comprendre les crises financières" Olivier Lacoste
