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L’Europe a besoin de nous tous pour écrire son avenir.
Confrontations Europe

Seulement voila, il ne s’agit que d’une déclaration politique. Aucun des engagements pris n’est contraignant, et les objectifs globaux inscrits ne sont pas déclinés en actions concrètes pour les Etats. La communauté internationale se serait-elle payée de mots ? C’est que la coopération mondiale pour le climat est porteuse d’enjeux colossaux dépassant de beaucoup le simple fait de remplir un tableau d’engagements chiffrés de réduction de gaz à effet de serre… Quelles sont ces réalités ? Comment ont-elles été vécues par les différents protagonistes et observateurs du sommet de Copenhague ? Quelles sont les avancées de ce round de négociations et quels enseignements en tirer pour la suite des évènements ? Quel rôle pour l’Union européenne et l’ONU ? Tentons un décryptage.

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RAPPEL

La 15ème Conférence des parties de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC, appelée également Convention Climat) s’est donc tenue à Copenhague du 7 au 18 décembre.

De quoi s’agissait-il ? Petite remise en perspective (1) : la CCNUCC a été adoptée en 1992 lors du Sommet de la Terre à Rio (Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le développement). Objectif : « Stabiliser les concentrations de gaz à effets de serre (GES) dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». C’est le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), confirmant en 1990 les preuves scientifiques du changement climatique qui pousse à l’adoption de la Convention. Le GIEC a été créé deux ans plus tôt par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) associé à l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM). Le deuxième rapport du GIEC, en 1995, fournit les éléments à la première Conférence des Parties de la Convention Climat (COP1 qui se tient à Berlin la même année) permettant de poser les jalons pour la rédaction du Protocole de Kyoto, adopté en 1997 lors de la COP3. Ce Protocole engage 37 pays industrialisés à réduire leurs émissions de GES de 5,2% en moyenne sur la période 2008-2012 par rapport à 1990. Il entre en vigueur en 2005 après la signature de la Russie, 141ème pays à le ratifier, mais sans la signature des Etats-Unis et de l’Australie. La même année, la COP11 (à Montréal) décide logiquement la négociation d’un prolongement après 2012 de ce Protocole de Kyoto qui laisse deux pays industrialisés représentant alors plus d’un tiers des émissions mondiales de GES hors du dispositif. _ La Conférence des Parties confie la tâche à la CCNUCC, représentant alors 192 pays. La COP13 voit en 2007 émerger la fameuse feuille de route de Bali devant aboutir en 2009 à Copenhague à un nouveau traité post-2012. L’Australie ratifie cette même année le Protocole de Kyoto, et le 4ème rapport du GIEC établit la responsabilité « très probable » de l’homme dans le réchauffement et précise que les actions menées ou non les 20 à 30 prochaines années seront déterminantes. C’est dans ce contexte que la COP15 doit donc définir les règles à inclure au protocole post-Kyoto, applicables à partir de 2013. Nous sommes à Copenhague.

OBJECTIFS
Quels étaient les principaux objectifs de cette COP15 ? On peut en dénombrer cinq : 1- Préciser les objectifs de l’accord. 2- Obtenir des engagements de réduction des émissions de GES de la part de tous les pays. 3- Dégager des financements pour l’aide à l’adaptation des pays du Sud. 4- Définir les moyens de contrôle des émissions effectives des GES. 5- Statuer sur l’avenir du protocole de Kyoto.

L’exigence scientifique permet de définir un cadre d’engagement : un pic mondial d’émissions au plus tard en 2020, puis une décrue permettant de réduire de 50% les émissions mondiales de GES en 2050 par rapport à 1990. C’est la condition pour avoir une chance sur deux de maintenir la température terrestre moyenne sous les 2°C à l’horizon 2100 (2). Traduit en objectif intermédiaire et par catégorie de pays, c’est 25 à 40% de réduction d’émissions de GES en 2020, puis 80 à 95% en 2050 par rapport à 1990 pour les pays développés, et 15 à 30% de réduction des émissions de GES par rapport à un scénario Business as usual (BAU) en 2020 pour les pays en développement. Exprimé en termes d’émission spécifique, c’est approximativement 2 tCO2/habitant/an pour 9 milliards d’individus peuplant la terre à l’horizon 2050, partant de 20 tCO2/habitant/an aux USA, 10 dans l’UE25 et environ 5 en Chine (3). Dit encore autrement c’est un budget résiduel de CO2 à émettre dans l’atmosphère égal à environ 1000 milliards de tonnes d’ici à 2050, partant d’une émission annuelle qui ne devra pas excéder 50 Gt avant 2020 pour décroître à 35 Gt en 2030 puis 20 Gt en 2050 (4).

Sur un plan politique, il s’agit de démontrer que la communauté internationale est capable d’envoyer un signal fort et convaincant à l’attention des peuples, des forces sociales et des agents économiques, leur montrant qu’elle est prête à s’engager résolument et irréversiblement, en responsabilité et en solidarité, sur une trajectoire de développement soutenable - entendu comme l’inverse d’une paupérisation durable - capable d’une part de découpler croissance économique globale et émissions de gaz à effets de serre, et d’autre part - puisque que les impacts du réchauffement global sont déjà à l’œuvre et iront croissant - d’aider les pays les plus vulnérables à se préparer à y faire face et à s’adapter.

Sur le plan pratique enfin, il s’agit de jeter les bases d’un accord juridique prolongeant ou remplaçant le protocole de Kyoto, doté de dispositifs financiers, technologiques et organisationnels d’incitation et d’accompagnement, et pourvu de moyens de contrainte légalement et librement consentis en cas de non respect ultérieur des dispositions de l’accord. Un tel engagement ne peut être obtenu de chaque membre de la communauté mondiale que si chacun des peuples qui le fondent et le soutiennent est majoritairement convaincu de la nécessité et de l’intérêt de l’action, que si l’engagement et les efforts qui l’accompagnent sont jugés équitables au regard de l’histoire et des moyens respectifs pour agir, et enfin que si les outils macro-économiques et politiques sont reformatés pour se mettre au service d’une telle ambition nécessitant de nouvelles règles de gouvernance et de mesure pour la réorientation massive des flux d’investissements humain et financier.

RESULTATS
Quels sont les principaux résultats de cette COP15 ? Concrètement, un texte de trois pages et 12 articles intitulé « accord de Copenhague » a été rédigé par un groupe restreint de 25 pays + la Commission européenne, jugés représentatifs (5), dans la soirée du 18 décembre, après la clôture officielle de la Conférence, puis soumis à la séance plénière de la CCNUCC à 3 heures du matin, pour être finalement acté dans la douleur par la Convention. Non adopté par consensus, cet accord ne constitue donc pas une décision, c’est-à-dire que le texte n’est pas contraignant. « No real obligations, no binding emission targets, and no specific actions by anyone » dira Bjorn Lomborg dans le Financial Time du 22 décembre (6).

Que dit cet accord ?
-  Il reconnaît la nécessité de renforcer la coopération de long-terme entre Etats, tournée vers l’équité et le développement durable, pour combattre le changement climatique.
-  Il admet, en ligne avec le consensus scientifique et conformément au 4ème rapport du GIEC, la nécessité de limiter drastiquement les émissions mondiales de gaz à effet de serre, de façon à maintenir la hausse de la température globale sous les 2°C (par rapport à un niveau de référence non précisé).
-  Il précise que les pays développés reconnaissent que le développement socio-économique et l’éradication de la pauvreté constituent les priorités des pays en développement et qu’une stratégie de développement bas-carbone leur est indispensable.
-  Il appelle les pays à livrer leurs objectifs de réduction des émissions de GES avant le 1er février 2010 (en annexe 1 pour les pays développés de l’annexe 1 de la Convention, en annexe 2 pour les autres).
-  Il stipule que les engagements des pays développés devront être mesurables, notifiables et vérifiables (procédure MRV). Pour leur part, les pays en développement rendront publiques tous les deux ans leurs actions de réduction des émissions de GES, et la vérification internationale ne s’imposera qu’aux mesures bénéficiant d’un soutien international, financier ou technologique.
-  Il acte l’engagement des pays développés à financer la lutte contre le réchauffement et l’adaptation des pays en voie de développement, à l’aide de fonds supplémentaires à ceux existants approchant 30 milliards de dollars sur la période 2010-2012, et allant progressivement jusqu’à 100 milliards de dollars par an à partir de 2020.
-  Il valide le mécanisme de lutte contre la déforestation REDD+ (pour Reducing Emissions from Deforestation and Degradation) comme un outil crucial à mettre en œuvre immédiatement.
-  Il entérine la création d’un Fond vert de Copenhague pour le climat (Copenhagen Green Climate Fund), en tant qu’entité opérationnelle du mécanisme financier de la Convention destinée à aider les pays en développement à mettre en œuvre leurs projets d’atténuation (dont REDD+), d’adaptation, de développement et de transfert technologiques.
-  Il annonce également la création d’un mécanisme d’appui technologique (Technology Mecanism) destiné à accélérer le développement et le transfert technologiques consacrés à l’atténuation et à l’adaptation climatiques.
-  Enfin, il appelle à une évaluation de sa mise en œuvre d’ici à 2015, en incluant toute éventuelle nouvelle considération scientifique sur le renforcement des objectifs de long-terme, et notamment celle visant à limiter le réchauffement global à 1,5°C.

Que ne dit pas cet accord ?
Outre le fait qu’il n’est contraignant sur aucun de ses points, il ne reprend aucun engagement de baisse mondiale des émissions de GES, et en particulier pas l’engagement de baisse de 50% en 2050 par rapport à 1990 recommandé par le GIEC. Il ne fixe pas de date pour le pic d’émissions de GES (« aussi tôt que possible » nous dit le texte, tout en reconnaissant « que cela prendra plus de temps pour les pays en développement »). Il n’aborde pas la question des droits de propriétés associés aux technologies transférables, ni celle des mécanismes de flexibilité. Il n’envisage ni prolongation ni successeur au protocole de Kyoto après 2012, et n’évoque à aucun moment la création d’une organisation mondiale de l’environnement chargée de la définition opérationnelle, de la mise en œuvre et du contrôle des dispositions de l’accord.

REACTIONS
L’approche anglo-saxonne qui revendiquait des engagements non contraignants pour chacun passés en revue et agrégés pour être confrontés aux exigences scientifiques a prévalu, et nous sommes loin de la feuille de route de Bali, qui visait le prolongement du protocole de Kyoto et la revivification de la CCNUCC ratifiée par les Etats-Unis. Est-ce surprenant ? Certainement pas. La cause était entendue pour tous les experts avant même le début de la conférence. Pour n’en citer qu’un, Olivier Godard nous l’avait annoncé presqu’en ces termes le 23 octobre lorsque nous l’avions auditionné au sein du groupe Energie-Climat de Confrontations Europe (7).

Faut-il être déçu ?
Cela dépend de ce que chacun attendait de ces négociations. Certains le sont : Joseph Stiglitz voit une « très grande déception », Corinne Lepage veut être claire : « C’est un échec sur toute la ligne et il n’y a même pas de quoi sauver la face (8). Pour les ONG, l’accord est synonyme de véritable fiasco : Pascal Husting, directeur de Greenpeace France, a dénoncé pour sa part un « désastre », un « recul » par rapport à Kyoto, avec un projet d’accord ayant « la substance d’une brochure touristique » (9). Nicolas Hulot a jugé le résultat de la conférence « affligeant et consternant ». Parmi les 120 chefs d’Etats présents, certains sont comme leur pays, à l’agonie. Ainsi Ian Fry, le président de Tuvalu : « C’est comme si on nous offrait 30 pièces d’argent pour trahir notre peuple et notre venir » (10). Les pays africains, dont l’objectif était l’inscription des engagements des pays développés pour la baisse de leurs émissions et les aides financières dans un accord contraignant prorogeant pour 8 ans le protocole de Kyoto, protecteur pour eux et comprenant un mécanisme de flexibilité qui leur est favorable (le mécanisme de développement propre), n’ont bien-sûr pas trouvé leur compte (mais comment pouvait-il en être ainsi puisque les Etats-Unis ne sont pas dans le protocole et qu’ils ont toujours affirmé leur intention de ne pas y entrer, et que le Japon, le Canada et l’Australie formulaient encore récemment le souhait d’en sortir ?). Plusieurs dirigeants de pays d’Amérique latine (11), considérant que le processus onusien et la Convention étaient pris en otage par une poignée d’Etats (les 26 rédacteurs de la proposition d’Accord) téléguidés par les Etats-Unis, ont rejeté l’accord et ont quitté le sommet sans signer la décision qui l’actait.
D’autres sont satisfaits, à commencer par la Chine qui a estimé le 20 décembre, par la voix de son ministre des affaires étrangères, que Copenhague a produit des « résultats significatifs et positifs » (12). Elle juge en effet sa proposition d’engagement à réduire son intensité carbone de 40 à 45% en 2020 par rapport à 2005 amplement suffisante. A en croire Corinne Lepage, certains sont même heureux, « à l’instar du patronat d’un grand pays industrialisé fêtant au champagne au Bella Center, vendredi soir, l’échec de la convention ou du premier ministre du Canada qui se dit très heureux de l’échec ». Laissons ceux-là de côté sans oublier que ces négociations bousculent des intérêts colossaux défendus par des organisations puissantes et motivées. Le patronat européen est dans sa majorité plutôt inquiet des distorsions de concurrence qui ne manqueront pas selon lui d’apparaitre sur un marché mondial où seule l’Europe dispose d’une contrainte ferme de réduction des émissions de GES. Il milite donc activement pour que l’accord de Copenhague ne soit pas considéré comme un accord satisfaisant, quelque soient les engagements unilatéraux et non contraignants pris par les pays d’ici le 31 janvier, et qu’en conséquence l’effort de l’Union ne soit en aucun cas porté à 30%.

D’autres encore, reconnaissent les insuffisances de l’accord mais considèrent qu’un pas important a été fait. « Nous sommes parvenus à un accord. L’entente n’est peut-être pas ce que chacun avait espéré, mais il s’agit d’un début essentiel », a déclaré le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon. « Nous devons être lucides. La réunion de Copenhague a certes accouché d’un accord, mais il est clair qu’il faudra élever nos ambitions en matière de réduction des émissions si nous voulons maintenir le réchauffement de la planète à 2°C », a complété le Secrétaire exécutif de la CCNUCC, Yvo de Boer (13). Selon Nicolas Sarkozy : « L’accord n’est pas parfait, mais c’est le meilleur accord possible ». Pour Barack Obama, il y a de sérieux motifs de satisfaction qui jettent les bases d’un accord contraignant fin 2010 : « Pour la première fois dans l’histoire, toutes les grandes économies en sont venues ensembles à assumer leurs responsabilités. Le plus important que nous avons commencé à accomplir, c’est la construction de la confiance entre pays développés et pays en développement » (14). Pour José Manuel Barroso enfin, pas de doute : « Cet accord, c’est mieux que pas d’accord du tout. C’est une étape positive, mais en deçà de nos attentes. Je ne cache pas ma déception quant au peu d’ambition : l’accord n’est pas contraignant. Mais, en même temps, c’est la première fois que nous avons réussi à mettre dans un accord les actions promises par de nombreuses autres parties qui, jusque là, ne s’étaient pas engagées » (15).

On ne sera finalement pas surpris de constater que les écologistes et les altermondialistes, ainsi que les pays les plus vulnérables, souvent opportunément rejoints par les oppositions politiques nationales des pays développés, soient mécontents du résultat, ni que les partisans du statuquo soient pour leur part satisfaits. On pourra également se sentir soulagé de constater que les principales forces politiques internationales aient noté les progrès réalisés sans s’en contenter, et en appelant à poursuivre les efforts pour aller jusqu’aux mécanismes nous permettant d’aller à nos objectifs de lutte contre le changement climatique. N’oublions pas que le principal buzz généré autour de la question climatique les semaines précédant le sommet de Copenhague était celui provoqué par les climato-sceptiques. Et on pourra même savourer le fait que c’est le britannique David Miliband qui sauve l’accord en proposant à 10 heures du matin le 19 décembre, après une nuit de blocage sur le texte des 26 Etats représentatifs soumis en séance plénière de la Convention, une décision - finalement adoptée - stipulant que la COP prend acte de l’Accord du 18 décembre et mentionne en annexe la liste des pays y souscrivant. La perfide Albion n’est plus ce qu’elle était !

DEVOIR DE COMPLEXITE
On lit dans la presse que les grands vainqueurs sont les mouvements civiques et les ONG qui ont été très présents et apparaissent a postériori comme le seul recours véritable face aux politiques défaillants. Malgré les encouragements à adresser aux amorces de dialogue constatées pendant le sommet entre les mouvements altermondialistes et écologistes européens et les ONG du Sud, je ne suis pas d’accord. Les ONG sont à ranger du côté des perdants de ce round rugueux de négociations : après avoir alerté les opinions publiques avec une force médiatique encore inégalée, en répétant que Copenhague constituait une sorte de rendez-vous de la dernière chance pour la Planète, elles ont échoué à mobiliser véritablement le cœur des opinions publiques qui seul était capable de mettre la pression suffisante sur les négociateurs de Copenhague, largement imperméables pour leur part à la pression internationale. Les termes finalement utilisés par les ONG pour qualifier le résultat de la conférence, faits de honte, désastre, fiasco, tragédie, et autre catastrophe dévoilent une déception certes compréhensible compte tenu du niveau d’exigence qui fut le leur avant la conférence, mais qui révèle finalement un défaut de stratégie, qu’il faut manifestement revoir en profondeur. Car après l’espoir d’un accord essentiellement bâti sur la bonne volonté, les bons sentiments et le souci des générations futures ; l’amertume des ONG contrariées et déçues de constater que les leaders mondiaux ne pouvaient pas s’entendre pour conclure, a probablement plongé avec elles des pans entiers de l’opinion publique dans un désarroi démobilisateur, avant même qu’elle ait pu sentir l’impérieuse nécessité de l’engagement individuel et des arbitrages difficiles. Ces citoyens ordinaires - qu’il ne faudrait cependant pas exempter de leurs propres responsabilités - me semblent finalement être pour partie victimes de la bataille médiatique et de la surenchère des ONG, qui dans leur guerre pour le climat sont allés un pont trop loin. La logique constitutive d’un appel au rejet d’un accord international (OMC - Doha 2001) n’est pas la même que celle qui doit présider à l’obtention d’un accord international. Je n’oublie pas que les ONG ont joué un rôle crucial dans l’émergence d’une conscience environnementale et climatique, et continuent à compter parmi les éléments les plus efficaces d’une démocratie d’acteurs. Mais leur pratique historique du contre-pouvoir doit maintenant évoluer, pour aller vers la collaboration et la participation nécessaires à la recomposition d’une action politique partagée. Or le risque est grand qu’après Copenhague les positions se figent encore plus et que la stigmatisation des politiques, des élites et autres technostructures se renforce, sans espoir de véritable partage de paroles et d’actes, pourtant indispensables et urgents.

La bonne attitude sera de commencer par en finir avec le « sauvetage de la Planète ». La Terre s’en sortira très bien sans l’Homme et nous aurons un programme déjà bien assez ambitieux si nous nous attelons à nous sauver nous-mêmes. La bataille qu’il nous faut mener pour le climat est une lutte pour la sauvegarde de nos civilisations, Il faut que cet objectif nous apparaisse désormais clairement. Ce point éclairci, il faut expliquer et illustrer le fait que la recherche puis la mise en œuvre d’un accord climatique mondial nécessite dans le même temps que les pays développés nouent des solidarités sans précédent avec les pays du Sud, pour que ceux-ci aient enfin les moyens de vaincre la pauvreté, un accès à l’eau et à la nourriture, à l’électricité, aux soins ; et que les notions de décroissance ne sont pas audibles pour plus de 2 milliards d’individus aspirant légitimement à vivre décemment et au-delà de 50 ans. Ce travail n’est pas fait - et médias généralistes et politiques portent ensemble l’essentiel de l’écrasante responsabilité de cette situation - ni celui nécessaire à convaincre l’opinion publique des pays développés qu’elle devra aussi assimiler que la conclusion d’un accord climatique mondial à la hauteur des enjeux implique que son droit au développement n’est pas tenable s’il sert d’alibi au droit au superflu et à l’inefficacité, et que sa croissance doit désormais passer par une dimension sociale du développement, arbitrant clairement pour une baisse globale de sa consommation matérielle compensée par une revalorisation de l’accès à des biens et services d’intérêt général efficaces. Le temps est venu de relever le défi de la complexité du monde, sans la réduire. S’il existe une issue au casse-tête du climat et du développement, elle est au bout d’un chemin pavé de relations, de confrontations, de disputes s’il le faut. Je renvoie au bel article du Christiane Taubira paru fin décembre (16), en en citant un extrait : « Comment frayer entre le Sud simplifié et réduit à l’indigence de masse, le Nord rétréci au gaspillage (…) et les émergents instables, entre puissants et opprimés, par morale d’ambition autant que par nécessité de survie ? ».

DES ACTEURS CONTRAINTS
A bien des égards la difficulté d’aboutir à Copenhague a permis de constater que les négociateurs et les chefs d’Etats ne fuyaient pas la complexité.

Etats-Unis
Les observateurs ont pu critiquer l’incapacité de Barak Obama - entendu pour beaucoup comme un manque de volonté - à débloquer la situation et montrer le chemin vers l’accord tant espéré. Mais voila, le Président américain avait prévenu depuis plusieurs semaines déjà que d’accord contraignant il ne serait pas question et que les USA viendraient chercher un accord politique, comprenant notamment l’engagement de tous les pays à accepter le contrôle international régulier des mesures prises pour réduire leurs émissions de GES. C’est que Barack Obama est aux prises avec un Sénat - seul habilité à ratifier un accord international sur le climat - peu enclin aux concessions climatiques, et lui-même peu motivé par son électorat dont la déjà faible sensibilité climatique est de plus ébranlée par la crise économique. Le départ de Georges Bush n’a par ailleurs pas fait disparaître de la conscience des lobbies industriels américains que le nouveau rival est chinois. Et l’arme réglementaire dans les mains de l’US-EPA permettant éventuellement au Président américain de passer outre le vote du Congrès s’est rapidement révélé être un pétard mouillé face à la guérilla parlementaire et judiciaire promise par une droite extrêmement agressive marquant des points dans l’opinion.
Mais ne caricaturons pas, l’Amérique ne se résume pas à un Obama messianique et un peuple obtus. Et surtout n’en désespérons pas, nous qui passons si facilement de l’amour à la haine de l’Amérique. Les initiatives des villes et des Etats américains pour le climat sont nombreuses et pour certaines déjà anciennes (17), leur intensité énergétique a baissé plus rapidement qu’en Europe entre 1990 et 2002 (performance effacée sur les émissions nettes de CO2 par une croissance deux fois plus rapide qu’en Europe !)3. Les Etats-Unis comptent des personnalités telles que James Hansen, Al Gore, Lisa Jackson, Steven Chu, Shai Agassi, Kevin Conrad (18) et tant d’autres. Et puis n’ont-ils pas Hollywood, qui a l’immense mérite, au-delà des films militant pour la cause environnementale ou climatique qu’elle produit, d’être la terre d’élection de Henry Waxman, le président depuis 2006 de la commission de l’énergie et du commerce de la chambre des représentants des Etats-Unis sans qui les politiques du climat et de la santé de Barack Obama seraient restées dans les cartons ? Bien sûr le combat est rude, long et fastidieux, et il tarde à l’immense majorité des pays du monde de voir l’Amérique s’engager résolument dans la lutte contre le réchauffement global, mais comment oublier qu’elle compte pas moins de « 10 Polognes » ? (19) Enfin, sa proposition de loi de baisse des émissions de GES de 17% en 2020 par rapport à 2005, ne constitue-t-elle pas un effort important, alors que sur la même période et compte tenu de la baisse globale déjà obtenue entre 1990 et 2005, l’Europe s’engage à réaliser -14% ?

Chine
Selon les occidentaux et leurs médias, la Chine est la grande coupable de l’échec du sommet. Mais, pour non démocratique que soit son régime, est elle aussi aux prises avec un contexte social très tendu dont l’équilibre n’est assuré que grâce à sa croissance, même s’il y a fort à parier qu’elle est trop rapide pour être véritablement durable. N’empêche, le premier ministre chinois a rejeté toute proposition des négociateurs risquant de saper le rythme de croissance de son pays. C’est que la Chine, dans son processus d’urbanisation engagé à marche forcée depuis 20 ans pour sortir sa paysannerie d’une misère calamiteuse, doit depuis lors faire sortir de terre l’équivalent de la ville de New-York chaque année (20). Ses villes ont assimilé 500 millions de nouveau urbains en 20 ans, sans que personne ne dorme dehors, et elle en comptera encore 200 millions supplémentaires d’ici 2030. Ces chiffres sont à peine à la portée de notre imagination. Mais sans inflexion rapide et drastique de sa politique de développement, sa débâcle environnementale semble proche et inévitable. Au même titre que les pays développés doivent arbitrer entre consommation et investissement, la Chine ne peut continuer à la fois à répondre à la croissance rapide de sa demande intérieure et jouer le rôle d’atelier du monde, et ce malgré les encouragements des nombreuses entreprises multinationales chinoises mais aussi occidentales qui produisent et sous-traitent en Chine dans un navrant mépris de l’environnement (21). Ses difficultés croissantes à subvenir à ses besoins tendent déjà à réduire sa politique économique à une politique de subsistance toujours plus prédatrice, expansionniste, et protectionniste (22). Il faut dire que la politique de l’Oncle Sam, malgré ses tentatives récentes d’inflexion, a largement donné depuis 20 ans aux Chinois les moyens financiers de leurs ambitions, en même temps que cette intrication financière et commerciale déséquilibrée à l’extrême (23) a piégé les deux puissances dans une relation fusionnelle et dangereuse dont l’issue réclamera une collaboration inédite.
Le désir tout neuf de reconnaissance internationale de son rang de nouvelle puissance mondiale rend par ailleurs la place de la Chine au sein du G77 (24) peu crédible. N’empêche, au nom de sa souveraineté nationale, la Chine a refusé à Copenhague tout principe d’inspection sur son sol des mesures nationales de réduction des émissions de GES. La Chine ne semble pas encore prête à assumer pleinement les responsabilités devant le monde qui vont avec la reconnaissance de sa désormais incontestable puissance sur la scène internationale. Ainsi faut-il probablement prendre comme une victoire le compromis final de l’accord de Copenhague autorisant les vérifications internationales pour toutes les mesures bénéficiant d’un soutien international financier ou technologique. Enfin, faut-il donner tort à la Chine quand elle considère que son objectif unilatéral de réduction de son intensité carbone de 40 à 45% en 2020 par rapport à 2005 est un gage suffisant donné à la communauté internationale, lui qui fait déjà suite à une première réduction de son intensité carbone de 40% entre 1990 et 2005, et alors qu’un simple calcul montre qu’avec ce ratio, l’acceptation par la Chine du scénario d’inflexion de ses émissions de GES par rapport au BAU proposé par l’Union européenne (conduisant à l’augmentation de ses émissions de GES de 55% entre 2005 et 20203) lui permettrait encore de s’assurer une croissance comprise entre 6,5 et 7,2% par an jusqu’en 2020 sans faillir à ses engagements ?

Inde
L’Inde, qui était comme la Chine opposée à tout accord risquant de limiter son développement économique, s’est farouchement opposée à toute mention d’un engagement mondial de réduction des émissions de GES de 50% en 2050 par rapport à 1990, et a frappé par la véhémence de ses propos. La presse s’en est émue, mais l’Inde n’a pris personne en traître et avait annoncé sa position depuis des mois, laquelle nous avait par exemple été clairement illustrée par l’ambassadeur de cette grande démocratie lors d’un colloque à Metz en novembre : « Nous envisagerons peut-être de limiter notre développement économique lorsque nous aurons fourni l’électricité aux 600 millions d’Indiens qui n’en disposent pas et dont l’espérance de vie est de ce fait amputée de plus de 20 ans. Comment justifier auprès de nos concitoyens des engagements de réduction de nos émissions de GES alors même que nos rejets moyens sont encore inférieurs à 2 t/an/habitant ? », nous avait-il justement rappelé.

Je n’oublie pas que la coopération mondiale pour le climat est difficile surtout parce que, au-delà de l’inextricable écheveau d’intérêts croisés et interdépendants qui lient les pays, quelque soit leur niveau de développement, tous désormais profondément immergés dans la mondialisation des échanges financiers et marchands, les chefs d’Etats défendent des intérêts économiques globalement divergents et historiquement bâtis sur des rapports non-coopératifs de dominations économiques, alimentaires, technologiques, voire militaires. Or la lutte contre le réchauffement climatique exige tout le contraire : aide financière, solidarité alimentaire, transferts technologiques, coopérations pour le développement des capacités humaines, investissements conjoints dans les infrastructures, ingénierie partagée… Tout cela dans un délai plus propice au branle-bas de combat qu’à la maturation des idées et des actes. Convenons que dans ce contexte, ce sont quand même les grandes puissances de ce monde qui devront faire preuve d’un volontarisme éclairé et d’un leadership sans faille, et que les trois grands que sont les Etats-Unis, la Chine et l’Inde ont chacun, pour des motifs différents, rendez-vous avec l’histoire. Aucun d’entre eux n’a à Copenhague fait la démonstration qu’il était prêt pour ce rôle. _ Mais constatons quand même que jamais autant de chefs d’Etats ne s’étaient personnellement mobilisés pour une cause internationale, et que leur motivation les a quand même conduit à tenter de rédiger eux-mêmes, ensembles, le contenu d’un accord. Il y a là la marque d’un processus nouveau et irréversible dont il est permis de tirer quelques espoirs.

ET L’EUROPE ?
« Désunion et manque de leadership dans les négociations » sont les deux appréciations qui reviennent le plus souvent dans les commentaires. L’Europe dispose pourtant de la seule législation climatique contraignante du monde visant la baisse de ses émissions de GES. Elle est unanimement reconnue comme l’institution politique la plus avancée sur la question, dotée d’un corpus réglementaire et d’une conscience climatique de ses dirigeants lui conférant un leadership incontestable. Et pourtant elle a été discrète et a finalement signé un accord a minima très loin de ses ambitions. Le premier motif est le suivant : L’Union n’avait pas vocation à prendre le leadership de discussions visant à baisser le niveau d’engagement ; mais sans accord, les pays les plus pauvres et les plus vulnérables ne pouvaient prétendre accéder aux 30 milliards d’aides financières. L’Union a donc affirmé avoir signé avant tout par devoir de solidarité avec les pays africains. C’est d’ailleurs ce même argument que ses négociateurs ont employé pour convaincre la Chine et l’Inde, qui demandait le report des discussions en 2010, de rester à la table de négociations (25).

Vu de l’extérieur, c’est quand même plutôt une addition de chefs d’Etats que l’on a vu à l’œuvre, et en particulier Gordon Brown, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, à côté d’une présidence danoise de la Convention sévèrement critiquée avant même la fin de la conférence pour son manque de maîtrise dans le déroulement des évènements. C’est Nicolas Sarkozy, rapidement suivi par l’Union européenne, qui demande le 17 décembre au soir - après le dîner chez la reine du Danemark - la fameuse réunion d’urgence d’un groupe de pays représentatifs chargé de rédiger les bases d’un accord. Et c’est Angela Merkel et Gordon Brown qui parachèvent l’accord alors que Sarkozy et Obama annoncent au monde la conclusion d’un accord. En coulisse pourtant, ce sont les Etats-Unis et les grands émergents : Chine, Inde, Brésil et Afrique du Sud, réunis en comité restreint le 18 décembre, qui auront mené le bal et fait émerger les principaux termes de l’accord. A aucun moment les dirigeants de l’Union n’ont donné l’impression de compter : c’est fâcheux pour l’image. A trop vouloir porter le leadership, on porte aussi l’échec, rétorqueront certains. La discrétion de l’Union à Copenhague n’est donc pas exempte de vertu. Certes. On ne peut néanmoins s’empêcher de penser qu’une entité européenne forte et unie négociant pour elle-même, représentée par un seul leader doté des pouvoirs et de la confiance d’un peuple souverain, aurait eu quelques moyens supplémentaires et une oreille plus attentive des autres puissances mondiales pour exposer son point de vue et ses options, et tenter de convaincre. Mais l’Europe n’en est pas là, et rien ne dit d’ailleurs qu’il y sera un jour.

ET L’ONU ?
Haro sur l’ONU. Selon Thomas Kleine-Brockhoff, directeur du German Marshall Found à Washington, « l’approche multipolaire chaotique a conduit à la paralysie des Nations Unies » (6). Sa procédure (27)est jugée inapplicable et inadaptée à viser l’obtention d’un traité de l’ampleur de celui nécessaire à la lutte contre le changement climatique. Probablement. Mais n’oublions pas que l’ONU fut ces 20 dernières années le phare dans la tempête (je renvoie au rappel du début de chronique), et que sans son travail appliqué à créer le GIEC, puis faire adopter la Convention Climat menant au protocole de Kyoto, et désormais à la recherche d’un nouvel accord en mesure de préserver l’espèce humaine du déclin généralisé, aucun pays ne disposerait aujourd’hui d’engagement de réduction ou d’inflexion de ses émissions de GES. C’est dire l’importance de l’enceinte.

Il est néanmoins temps de penser et de mettre en œuvre une réforme de gouvernance qui permettra à l’ONU d’avancer. Nous Européens connaissons bien le sujet, nous qui sortons à peine d’une décennie de réformes institutionnelles - pourtant encore inachevée - visant à doter l’Union d’une capacité politique plus forte assise sur des décisions désormais ordinairement prises à la majorité qualifiée. Le moment est propice, car les nouvelles forces en présence dans le monde, au même titre qu’elles ont appelé à la disparition du G8 au profit du G20 et à des réformes de gouvernance du FMI, appellent de nouvelles règles de collaboration au sein de l’ONU.

ET MAINTENANT ?
Les pays sont invités à inscrire d’ici le 31 janvier prochain leurs engagements respectifs de baisse des émissions de GES dans les deux annexes de l’accord de Copenhague. En l’état des derniers engagements nationaux relevés en décembre, la baisse des émissions mondiales de GES devrait être insuffisante de 2 à 4 milliards de tonnes par an, et conduire à une élévation moyenne de la température terrestre comprise entre 3 et 4°C. Or une nouvelle étude parue dans Nature rappelle - s’il le fallait encore - que pendant le dernier âge interglaciaire il y a 125 000 ans, le niveau des mers était de 8 à 9,4 mètres plus élevé qu’aujourd’hui, avec des températures aux pôles de 3 à 5 degrés plus chaudes(28). Je renvoie sur ce fait au livre (29) de Mark Lynas paru en France fin 2008, décrivant degré par degré l’évolution de la vie sur une planète plus chaude sur la base d’une compilation d’études et recherches scientifiques réalisées sur le sujet, et qui montre que le scénario repoussoir du GIEC relatif à un réchauffement supérieur à 4°C vers lequel nos émissions actuelles nous emmènent conduira à coup sûr nos civilisations à leur perte. L’objectif est donc clair, nous devons encore progresser dans nos engagements, et les inscrire dans un accord international contraignant.

Quels sont les prochains rendez-vous de la communauté internationale sur le sujet ? La prochaine Conférence annuelle (COP16) s’ouvrira fin novembre 2010 au Mexique (Mexico ou Cancun), après un important cycle de négociations de deux semaines programmé à Bonn, du 31 mai au 11 juin. « Nous disposons maintenant d’un document qui nous permet de passer immédiatement à l’action, mais nous ne devons pas perdre de vue qu’il s’agit d’une lettre d’intention qui ne précise pas ce qui doit être fait sur le plan juridique. Il faut maintenant traduire l’accord politique de Copenhague en un texte renfermant des objectifs réels, mesurables et vérifiables », a déclaré Yvo de Boer. « J’exhorte solennellement les dirigeants mondiaux à tenir leurs engagements », a complété Ban Ki-moon. Malgré ces déclarations, le calendrier et le mandat de négociations ne sont pas clairs : de deux textes officiels initiaux de discussions (celui de la CCNUCC concernant 194 Parties, et celui du Protocole de Kyoto qui engage 190 pays, sans les Etats-Unis) toujours en lice, nous passons à trois avec le nouvel accord de Copenhague, qui est lui-même un OVNI juridique, et qui ne mentionne pas d’objectif de parvenir à un traité légalement contraignant.
L’Union européenne sous présidence espagnole devrait nous éclairer à ce sujet, puisqu’elle réunira en session informelle le Conseil Environnement de Séville (15-17 janvier prochains), et fournira à cette occasion une analyse détaillée de l’Accord de Copenhague et des travaux à engager pour tâcher de parvenir à un accord juridiquement contraignant avant la fin 2010. Le Conseil Environnement du 22 décembre a quant à lui d’ores et déjà annoncé que l’offre de l’Union de passer ses engagements de réduction de ses émissions de GES de 20 à 30% en 2020 par rapport à 1990 en cas d’accord satisfaisant tenait toujours.

PISTES
Où sont les chantiers ? Innombrables et pour un grand nombre d’entres eux liés à la conclusion des mécanismes de l’accord à venir (Appui technologique, REDD+, Procédure MRV, Fonds vert…) techniques et procéduriers. Laissons ceux-là aux experts et retenons en cinq :

- Aider l’opinion publique américaine à prendre massivement conscience de la réalité du changement climatique d’origine humaine et de l’urgence à agir. Elle doit conduire la majorité de ses élus à s’engager sans détour.

- Amener les autorités chinoises à reconsidérer leur politique de croissance économique (30), en la réorientant vers leur marché intérieur et en particulier leur protection sociale (assurance maladie, protection des travailleurs, allocations) et un aménagement du territoire mieux équilibré débarrassé de la corruption des édiles locaux (31), tout en accentuant leur politique massive d’investissement dans la préservation de leurs ressources naturelles et leurs écosystèmes, très menacés, ainsi que dans l’efficacité énergétique et la décarbonation de leurs sources de production énergétique, de leurs outils de production, et de leur moyens de transports.

- Amorcer le changement de gouvernance de l’ONU. Un dispositif de groupes régionaux de pays amenés à négocier préalablement en leur sein et à arrêter des positions votées à la majorité qualifiée, avant de se présenter devant la session plénière de l’ONU ramassée en un nombre restreint de régions selon la procédure 1 région : 1 voix ; présenterait le premier avantage de couper court au pouvoir actuellement donné au seul pays qui pose son véto contre la volonté de tous.

- Favoriser la naissance d’une Organisation Mondiale du Climat, chargée de la définition opérationnelle, de la mise en œuvre et du contrôle des dispositions des accords internationaux sur le climat, dotée d’un organe de règlement des différents et un pouvoir de sanction, et intégrant progressivement tous les autre accords environnementaux pour évoluer vers une Organisation Mondiale de l’Environnement. Si cette OME ne fait pas consensus, débuter par la création d’une Organisation Européenne de l’Environnement (comme cela a été évoqué par les chefs d’Etats européens à la fin du sommet de Copenhague), chargée de superviser la mise en œuvre du paquet climat européen, et accueillant progressivement tous les pays tiers candidats.

- Mais surtout, et puisque l’urgence climatique commande de ne pas attendre un jour de plus pour engager la lutte contre le réchauffement et pour l’adaptation : favoriser le maillage mondial de la mise en œuvre de plans d’actions locaux et territoriaux permettant d’atteindre dans les temps nos objectifs de lutte contre le réchauffement climatique et d’adaptation. Car ne doutons pas que ce sont bien les acteurs locaux, soutenus et accompagnés par la société civile, qui disposent des principaux atouts pour la réussite dans cette entreprise historique. Le réseau C40 (32) qui s’est réuni en marge du sommet de Copenhague l’a bien compris. Leur diagnostic est clair, tout comme leur volonté de l’action (33). L’organisation des Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), qui représente de son côté plus de 1000 villes et associations de gouvernements locaux de 127 pays, devrait maintenant être dotée comme elle le réclame d’un statut de véritable partenaire des Etats, financements internationaux et accès à l’assemblée générale des Nations Unies inclus. L’Europe a quant à elle mis sur pied sa convention des maires (Covenant of Mayors), engageant les centaines de collectivités signataires à réduire leurs émissions de GES d’au moins 20% en 2020, avec le soutien financier de la BEI mais également son assistance technique via le dispositif ELENA (European Local Energy Assistance). Il est temps de doter cet outil d’un volet extérieur permettant à la fois d’exprimer la solidarité de l’Union avec les grandes agglomérations du monde, mais également d’assurer un jumelage entre villes européennes et chinoises, indiennes, africaines et sud-américaines, permettant de réaliser les partenariats techniques et culturels qui seront l’indéfectible ciment de l’accord mondial sur le climat à venir. Pour que cela soit possible et efficace, soyons clairs : TOUTES les décisions politiques nationales et internationales devront dorénavant être prises consécutivement à une étude d’impact climatique, de sortes qu’elles encouragent et accélèrent - à tout le moins qu’elles n’entravent pas ni ne découragent - la mise en œuvre des plans d’actions locaux et territoriaux (34).

POST-SCRIPTUM
Les marchés financiers ont-ils mal vécu le sommet de Copenhague ? Le CAC40 a gagné près de 300 points entre le début et la fin du mois de décembre. Cela est assez révélateur de l’intention des marchés, ou plus exactement de l’absence d’intention des marchés sur ces questions. Mais la bourse du carbone a vu le prix du quota de CO2 passer de 15 à 12 euros. Evidemment l’absence de nouvel accord et la non prorogation du protocole de Kyoto, pour le moins, ne fournissent pas de signal favorable à l’investissement dans des moyens de production décarbonés(35), la préservation des forêts et l’efficacité énergétique. Il ne faudrait pas que cette situation s’éternise, sauf à envisager la mise en œuvre d’une taxe mondiale du carbone. Un chantier supplémentaire pour l’ONU ?

Hervé Fischer
Directeur d’ASCPE
11 janvier 2010



1  : Excellemment mise en page par le double numéro n°89/90 de co1 urrier de la Planète sorti en décembre, et notamment l’entretien avec Michel Colombier, directeur scientifique de l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI).
2  : Cf. la note d’orientation de l’auteur sur http://www.confrontations.org/IMG/pdf/Intervention_HF_Groupe_Energie_18_septembre_2009.pdf
3  : Cf. Les notes de veille n°139-140-141 de juin 2009 du Centre d’analyse stratégique
4  : Cf. le message adressé par Nicholas Stern aux députés de la Commission ITRE du Parlement européen le 10 novembre 2009. Compte-rendu disponible sur www.confrontations.org espace adhérents
5  : Afrique du Sud, Algérie, Arabie Saoudite (pour l’OPEP), Australie, Bangladesh, Brésil, Chine, Colombie, Commission européenne, Danemark, Espagne, Etats-Unis, Ethiopie, France, Grenade (pour les Etats insulaires), Inde, Indonésie, Japon, Lesotho (pour les pays les moins avancés), Maldives, Mexique, Norvège, Royaume-Uni, Russie, Soudan
6  : « We should change tack on climate after Copenhagen » by Bjorn Lomborg, director of Copenhagen Consensus Centre - FT du 22/12/2009
7  : Extrait : « Les Etats-Unis reviennent dans le jeu mais avec leurs règles : "A chaque pays son plan national d’action et rien d’autre." Cela revient à mettre dans un accord international ce que les pays feraient de toute façon. L’accord va se contenter de dresser un répertoire des actions nationales et de suivre leurs effets. Le dossier des transferts financiers et de la propriété intellectuelle ne sera pas résolu. » Compte-rendu disponible sur www.confrontations.org espace adhérents
8  : « Planète : la société civile ne peut plus compter que sur elle-même », dans Le Monde du 23/12/2009
9  : Rapporté de Copenhague par Damien Wanner, journaliste, sur le site Arte Reportage - L’urgence climatique, sur http://copenhague.arte.tv/
10  : Rapporté par Anne Bauer, envoyée spéciale à Copenhague - Les Echos du 21/12/2009
11  : la Bolivie, Cuba, l’Equateur, le Nicaragua et le Venezuela
12  : Selon Bruno Philippe, correspondant à Pékin - Le Monde du 22/12/2009
13  : Communiqué de presse des Nations Unies du 19 décembre à l’intention des médias
14  : Déclarations tirées des Echos du 21 décembre 2009
15  : Selon Bulletin Quotidien Européen n°10045 du 22 décembre 2009
16  : « Contre le réchauffement climatique, l’heure n’est plus au consensus mou », Le Monde du 23 décembre 2009
17  : 30 Etats américains, canadiens et mexicains sont regroupés dans 3 projets de marchés régionaux du carbone de type Cap and Trade, dont un lancé début 2009 entre les Etat du Nord-Est. Plusieurs villes disposent d’une taxe carbone, d’une politique zéro déchet, et de smart grids… et même le protocole de Kyoto est en vigueur sur le territoire des Etats-Unis, puisque il a été signé par l’incroyable ville de Boulder, Colorado, dotée d’un objectif de réduction de ses émissions de GES de 20% en 2012 par rapport à 1990
18  : Pour une présentation de ces figures de l’engagement environnemental et climatique, je recommande la lecture du bon Hors série du Monde intitulé « Bilan Planète 2009 » paru en octobre
19  : Comme nous le rappelait Louis Bono, Conseiller climat de la mission américaine auprès de l’Union européenne, lors des Entretiens Economiques Européens sur le climat de Confrontations Europe le 23 juin dernier, les Etats charbonniers américains et leurs représentants au Congrès, pour démocrates qu’ils soient, ont quelques motifs d’inquiétude, à l’instar de la Pologne dont les représentants du syndicat Solidarnosc préféraient le 23 juin nier la réalité du réchauffement climatique. Les actes des EEE sont disponibles sur www.confrontations.org
20  : La Chine consomme la moitié de la production mondiale de minerai de fer
21  : On en trouvera la liste sur le site www.En.ipe.org.cn créé par Ma Jun, fondateur de l’Institut pour les affaires publiques et environnementales (IPE), et infatigable dénonciateur des délits environnementaux commis par les entreprises installées dans son pays.
22  : La Chine a acquis 2,1 millions d’hectares de terres à l’étranger - aux côtés d’autres pays comme la Corée du Sud (2,3 Mha) ou les Emirats Arabes Unis (1,3 Mha) - qu’elle met en culture pour subvenir à ses besoins. Elle a par ailleurs une politique agressive d’acquisition de matières premières à l’étranger alors même qu’elle met sous quota ou embargo l’exportation de ses propres ressources, notamment les métaux nobles et les terres rares. Le site www.farmland-grab.org recense l’accaparement mondial des terres
23  : Les importations des Etats-Unis sont constituées à 19% de biens chinois, et la Chine possède plusieurs centaines de milliards de dollars de dette américaine
24  : le club des 130 pays les plus pauvres signataires du protocole de Kyoto et dispensés d’engagements.
25  : Selon l’article « L’Europe leader dans les ambitions, pas dans les discussions » - Les Echos du 21 décembre 2009
26  : « Lessons of a memorably chaotic global gathering » - Financial Times du 21 décembre 2009
27  : Adoption à l’unanimité par consensus, en séance plénière après exposé des motifs de chacun des membres selon la règle 1 pays : 1 voix.
28  : Selon le Figaro du 18 décembre 2009 - Echos du Sommet.
29  : « Six degrés, que va-t-il se passer ? » Titre original « Six degrees » paru en 2007. Traduit de l’anglais par Pierre Kaldy - Editions Dunod
30  : Je renvoie pour plus de détail et une meilleure compréhension de cet enjeu aux excellentes chroniques d’actualité de Philippe Herzog sur notre site www.confrontations.org. L’union sacrée avec les américains sur ce sujet semble incontournable.
31  : Les citoyens chinois sont confrontés à un système d’expropriation immobilière corrompu. La population chinoise, qui n’a pas accès à la propriété foncière, subit le diktat des pouvoirs locaux, qui pratiquent, en collusion avec des promoteurs immobiliers, des expropriations forcées sous couvert de projets d’utilité publique, et emploient des services de sécurité parallèle ne rendant compte qu’aux seules autorités locales, et responsables de nombreux drames lors d’expulsions musclées.
32  : Le réseau C40 regroupe les 40 plus grandes métropoles du monde. Il représente 350 millions de personnes et 1/6 de l’économie mondiale
33  : Selon David Miller, maire de Toronto et président du C40 : « la bataille contre le changement climatique se gagnera ou se perdra dans les villes »
34  : Il est navrant de constater de ce point de vue que la France, malgré son grenelle de l’environnement et sa taxe carbone, n’a pas introduit dans la réforme de sa taxe professionnelle, engageant des montants pourtant 6 fois supérieurs à la contribution climat-énergie, le moindre dispositif incitant à la maîtrise énergétique du foncier professionnel ni le moindre critère d’intensité énergétique de la valeur ajoutée créée par les entreprises
35  : Selon des éléments du dossier de The Economist du 5 décembre 2009, les investissements mondiaux dans les énergies vertes sont tombés de 150 MM$ en 2008 à 100 MM$ en 2009, alors qu’il en faudra 5 fois plus d’ici à 2020

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